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Après L’Autre monde de Gilles Marchand, sorti il y a un petit mois, le nouveau film de l’auteur de Ring et Dark water s’intéresse donc à son tour au « virtuel ». Si l’on attendra un peu avant de déceler dans ce sujet le point de mire officiel du thriller de demain, la découverte horrifiée de ce beau navet aidera au moins à mettre en garde les apprentis Fincher. Car si L’Autre monde, accueilli en ces lieux sans grand enthousiasme, pêche effectivement sur sa fin par sa difficulté à articuler le naturalisme des scènes « réelles » et la dimension plus fantasmatique des séquences d’immersion virtuelle, force est de constater que le choix de Nakata de ne pas distinguer les deux mondes est, a contrario, ce qui cause la perte de ce Chatroom.

Les « chatrooms » sont des chambres virtuelles édifiées selon les différents centres d’intérêt des ados du film. Ainsi William, bad boy à mèche incarné par Aaron Johnson (remarqué en début d’année dans Kick-ass), convie-t-il quatre âmes égarées dans son antre, édifiant à leur insu le projet d’aider le plus fragile d’entre eux à se suicider dans la vraie vie. De ce postulat pas moins prometteur qu’un autre, Nakata ne saura pourtant tirer davantage qu’un va-et-vient mécanique entre saynètes accompagnant chacun dans son quotidien sinistre (qui vit mal dans son corps, qui culpabilise du départ du père, qui se découvre une tendance pédophile) et confessions des mêmes dans la chatroom, le voisinage entre portrait générationnel tragi-comique et tentative boiteuse de réaliser une sorte de Fight club de l’ère 2.0 s’avérant très vite inopérant. Serait-ce que le cinéaste ne croit pas assez lui-même en son concept ? Ou au contraire que ce dernier est aveugle au risque qu’il y a à annuler ainsi d’emblée toute frontière entre « vrai » et « faux », anéantissant par là même la moindre possibilité de perception de cette confusion ?

Très vite il apparaît que le virtuel n’est qu’un prétexte, un artifice scénaristique (rien à piocher d’un point de vue strictement « visuel ») voué à masquer tant bien que mal l’ordinaire d’une immémoriale histoire de crise adolescente. Ne se joue dans la chatroom que l’illusion, pour Nakata et ses personnages (beaucoup moins pour le spectateur) d’une possible vie hors du quotidien, d’une échappée. Lorsque la jolie blonde, séduite par le bagout du jeune gourou, lui demande s’il envisagerait une rencontre live, il est évident que dans le monde de Chatroom, l’analogie entre vie réelle et lien virtuel n’est pas la vraie question. Représentant cet « autre monde » sous le même régime esthétique que le réel, le cinéaste anéantit purement et simplement le principe d’immersion nécessaire à l’élaboration d’une dramaturgie du passage. Là où Gilles Marchand a au moins la modestie de présenter les séquences de Black hole pour ce qu’elles sont : de purs moments de simulation, nécessitant au préalable de la part du joueur la création d’une autre identité, un autre corps, une autre voix.

Autant dire que ce Chatroom n’aidera pas à situer Nakata plus haut que quinze étages en dessous d’un Kyoshi Kurosawa, le passage en Angleterre, avec son casting d’autochtones, révélant même chez lui un pompiérisme inattendu (il faut voir l’hilarante résolution de l’intrigue, et surtout le plan final, inouï). Si le sujet « virtuel » porte avec lui un évident potentiel cinégénique, nul doute que Chatroom s’impose d’ores et déjà comme le parfait contre-modèle du genre.