Qu’est-ce qui a bien pu pousser Polanski, juste après son étincelant Ghost writer, à enchainer avec ce Carnage manifestement de circonstance, capable dans ses meilleurs moments d’une certaine vivacité mais tout de même, au final, franchement anecdotique ? Il y avait longtemps que le cinéaste n’avait pas connu des tournages aussi rapprochés, comme si celui-ci, libéré de ses soucis avec la justice et voyant s’ouvrir à nouveaux ses perspectives, s’était empressé de prendre en marche le premier projet venu, en l’occurrence l’adaptation sans éclat d’une pièce à l’origine assez creuse de Yasmina Reza.

Le plaisir simple de la direction d’acteurs pourrait déjà constituer un motif plus avouable. On n’a peut-être pas assez réalisé combien celle-ci, depuis le début, constitue un moteur du cinéma de Polanski. Il n’y a qu’à se rappeler le jeu extrêmement rusé auquel celui-ci se livrait avec les actrices de son précédent film, ranimant (en même temps que Joss Whedon) Olivia Williams en lui ajoutant une dimension plus perverse, ou s’amusant avec Kim Cattrall tout en faisant mine d’ignorer soigneusement l’image construite par Sex and the city. Par contraste, la réussite apparaît ici moins complète. Parfait de prime abord, le quatuor (Foster, Waltz, Winslet, C. Reilly) ne parvient pourtant pas tout à fait à tenir la distance. Chacun de ses membres s’impose immédiatement (presque trop) dans un rôle pour lequel il semble parfaitement taillé, avant de donner des signes très nets d’auto-caricature. Un peu fatiguant, même si le refus de l’esprit de sérieux, le choix délibéré du grotesque, leur permettent malgré tout de sauver les meubles.

Le film est à cette image, son esprit de dérision quasi-systématique constituant à la fois sa limite et son garde-fou. Carnage n’évite pas la caricature (principalement sur l’égoïsme teinté de culpabilité des classes sup), mais prend soin de ne pas s’y enferrer totalement, se contentant d’un survol moqueur qui se tienne aussi éloigné du cynisme de l’avocat de la City que de la bonne conscience pénible du personnage interprété par Jodie Foster. Il n’en reste évidemment pas grand-chose, c’est-à-dire pas beaucoup plus qu’une satire sociale amusante mais sans grande portée.

Carnage invite aussi à reposer la question du rapport du cinéaste au huis clos. C’est un triste paradoxe que celui-ci ait fait à ce point sa marque de fabrique d’un procédé qui lui convient en réalité si peu. Il est frappant de constater combien, entre quatre murs, son cinéma s’appauvrit, Polanski se voyant contraint de rejouer chaque fois un peu plus fort des procédés extrêmement mécaniques, suivant une logique de gradation assez peu inspirée (alors que des films plus ouverts comme Tess ou Le Pianiste se sont révélés de véritables réussites, au sein d’une carrière pour le moins inégale). A ce titre, le choix d’un texte théâtral très écrit n’est pas forcément la pire solution dans la mesure où il permet au moins de donner un peu de jus, certes par un biais purement scénaristique,à un objet par ailleurs très statique. Et encore une fois, sa manière de se dégager de l’esprit de sérieux qui aurait pu le plomber radicalement, rend le film, malgré tout, assez regardable. C’est une maigre consolation, mais une consolation quand même, que d’imaginer le même réalisé, au hasard, par Haneke.

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