Bonjour.

Foxcatcher – Bennett Miller
Intrigant sujet découvert sur le chemin matinal qui mène au Palais, le film de Bennett Miller annonçait un film sur le sport et le capitalisme, reprenant l’univers de son précédent film, Le Stratège. Du coup, pour être dans le ton, on s’était mis en petites foulées pour gagner les marches du cinéma.  Erreur. En découvrant les premiers plans du film, c’est d’abord un invraisemblable défilé de faux nez en latex et de mines à la cro-magnon qui nous surprend. Derrière cet assemblage de prothèses simiesques, on peine à reconnaître les comédiens. Channing Tatum et Steve Carrel devront ainsi probablement partager leurs prochains oscars avec Fritz Hoffmann, inventeur du caoutchouc synthétique. C’est que Bennett Miller, dont le film s’inspire d’une histoire vraie sur deux frères champions de lutte financés par un milliardaire excentrique, joue ici au cinéaste vériste, méticuleusement attaché à ne pas trahir les faits. Or, c’est justement dès qu’il s’en détache, pour laisser libre cours à un étrange ballet de corps à la fois lourds et vifs, que le film décolle de très belle manière. Le cinéaste ne quitte plus alors le terrain d’une possession malheureuse en filmant ses personnages comme des golems enfermés dans leurs névroses d’enfants mal aimés. Peuplé de danseurs et de monstres, Foxcatcher scrute méticuleusement le corps déformé par le jeu des comédiens américains, jamais loin du Master de Paul Thomas Anderson mais sur un versant plus littéral. A pas feutrés mais totalement concentré sur la gestuelle de ses personnages, il fait alors lentement mûrir un film d’horreur derrière le paravent du film à dossier, mais manque un peu la dernière marche. Du coup, le film s’effondre sur sa fin mais reste néanmoins une bonne surprise.
Guillaume Orignac

Mange tes morts – Jean Charles Hue
Il arrive que le cinéma français poursuive des rêves d’Amérique sans savoir où les trouver, cognant ses ambitions contre des paysages hexagonaux trop étroits pour que puisse circuler un peu de mythologie. Mais à Cannes, tout est possible, avec ses collines et son Sunset boulevard, là où n’importe quel petit film peut prendre la roue du tank d’Expendables 3. L’Amérique, Jean-Charles Hue l’a trouvée, pas très loin, à quelques encablures de la Seine-et-Marne, dans une communauté de gens du voyage (les Yéniches) qu’il fréquente depuis plusieurs années. C’est là qu’il a réalisé ses deux premiers longs-métrages, sur des terrains en friches constellés de caravanes, dans des paysages péri-urbains rouillés qui ont le goût de l’Amérique rurale et de ses white trash nerveux. Sur ce territoire parfaitement singulier dans le cinéma français, mais très balisé de l’autre côté de l’Atlantique, Hue avait réalisé précédemment un film hésitant, balloté entre ses désirs de fiction et sa fascination documentaire pour les rituels et la langue de ses personnages. Avec Mange tes morts, le cinéaste fait au contraire le choix de couler tout cet univers de misfits sauvages dans un récit fléché, dont les formes empruntent beaucoup au genre de la teenage rebellion. Du crépuscule à l’aube, un homme tout juste sorti de prison embarque dans une virée sauvage ses deux jeunes frères et leur cousin. Balade rugueuse et sentimentale, le rodéo à voiture se fait initiation et voyage intérieur, où le regard fasciné d’un adolescent pour les traditions marginales de sa communauté se brise sur l’autel de la violence. Sous cet angle, le film reste un peu trop scolaire dans son désir de découper son récit selon des patrons plus illustres, ici les premiers films de Scorsese ou là les Outsiders de Coppola. C’est que Mange tes morts cherche moins la surprise (quand il le fait, c’est d’ailleurs au risque du pittoresque frelaté)  qu’une reconnaissance immédiate appuyée sur des clichés d’Amérique. Et, contre toute attente, la greffe transatlantique, généralement vouée à de sanglants échecs, est ici très réussie. C’est que le cinéaste a su habilement trouver du cinéma là où il y en avait, c’est-à-dire dans la communauté qu’il filme, dans ses rites, ses élans et son phrasé. Dans cette double circulation entre ses personnages et son horizon mythologique, où les jeunes Yéniches portent en eux le nécessaire poids des morts pour faire péter les coutures de l’ordinaire, le film trouve ainsi un équilibre suffisamment épatant pour susciter l’enthousiasme.
GO

Jauja – Lisandro Alonso
Salle bondée pour la projection du dernier film de Lisandro Alonso, dont on était sans nouvelle depuis 2008, avec Liverpool. Bondée de spectateurs au goût sûr et radical, à moins que leur présence ne soit due à l’arrivée de Viggo Mortensen, descendu de l’Olympe pour aller déambuler dans les paysages patagons du dernier film de l’Argentin. Ces paysages, des falaises maritimes jusqu’à la rocaille d’un désert de pierres, pourraient appeler le format scope mais sont ici pris dans l’écrin d’un cadre 1,33 aux bords arrondis. Cet étrange jivarisme horizontal contraint le spectateur à reconnaître très vite l’artifice du film pour mieux se détacher des somptueux panoramas qu’il présente. Par la préciosité de ce cadre rappelant les plus beaux technicolors, Alonso manifeste ainsi un goût de la miniature et du tableau finalement assez éloigné de ses précédents films. Moins une promenade immersive dans un monde hanté qu’une série de vues picturales sur un voyage mental, Jauja suit les pas d’un capitaine danois, à la tête d’une expédition civilisatrice conduite sur des terres sauvages. Sa fille qui l’accompagne s’enfuit en compagnie d’un jeune soldat. Le père, personnage hésitant et un brin falot, part alors à sa recherche alors que courent des rumeurs sur un officier déserteur désormais à la tête d’une armée d’indigènes. La quête, d’abord physique, se fait progressivement hallucination, rêve dédoublé noué autour d’une chambre noire d’où semblent irradier deux mondes traversés de mêmes éléments. En partant d’un récit d’aventure évoquant aussi bien le Kurtz de Conrad que le Aguirre de Herzog, Alonso glisse ainsi progressivement vers une méditation énigmatique sur la paternité et sa chute. On n’a, jusqu’ici, rien vu de plus fascinant sur les écrans du Palais que le visage inquiet de Viggo Mortensen, mangé de terreur à l’idée que sa fille s’éloigne de lui pour devenir une femme. Ce sont les traits d’un ogre abattu, découvrant que les petites filles muent au-dehors comme à l’intérieur, et que leur chrysalide réclame le renoncement des pères, renvoyés au pathétique de leurs grandeurs enfantines. Attendu, le film a ainsi d’emblée séduit le public de critiques. Trop vite et trop facilement, peut-être, tant Jauja semble au contraire lui-même réclamer sa part de rêves au spectateur.  Nous concernant, l’enthousiasme, d’abord mesuré, ne cesse depuis de grandir, au fil des somnolences qui viennent engourdir l’esprit. Plus on dort, plus le souvenir du film nous occupe en se nourrissant de nos propres songes. C’est ce qu’on appelle un ensorcellement.
GO

The Rover – David Michôd
Tiens, un film de genre. Mine de rien, cette année, c’est une surprise. D’abord, il faut s’entendre sur les termes  – non, on ne parle pas du gender. Ensuite, il faut sortir de la conception en vogue à la Semaine ou à la Quinzaine : de l’une à l’autre, le genre souvent ne s’y assume pas tout à fait comme tel, promettant alors un peu plus que lui-même. C’est la règle, pour le pire (Catch Me Daddy) ou le meilleur (It Follows). La hors-compét’ se garde donc les films de genre « tout court », sans malice, ni masque, ni auteurisme mal placé. Sans être un grand film, The Rover est de cette espèce rare à Cannes. Et, si tant est qu’elle ait un sens, David Michôd semble croire très fort à la notion de « genre » : à aucun moment les grosses pétoires ne s’inclinent devant la fougue formaliste, ou arty, ou théorique. Pour faire démarrer son histoire, The Rover n’a pas besoin de grand-chose : un homme cherche sa bagnole. On est en plein désert australien après une sorte d’apocalypse (la chute de l’Occident, comprend-t-on à demi-mot). Un homme cherche sa bagnole, donc, pour une raison qu’on n’a pas besoin de connaître et qui le fait pister trois clampins hirsutes à travers l’outback. Autant de résidus de Mad Max, dont Michôd s’écarte en faisant cohabiter la vitesse avec une pesanteur asphyxiante. Et en filant une belle idée sur la vie comme valeur, voire comme monnaie d’échange. Pour retrouver son vieux tacot, Guy Pearce ramasse en chemin le jeune frère du voleur (Pattinson, quelque part entre le Jesse Pinkman de Breaking Bad et une sorte de furet teigneux). C’est un appât, et donc une vie à préserver, dans un monde où on se flingue pour un oui ou pour un non, et par-dessus la jambe. Une hérésie, donc. Très belle, l’idée voyage, à travers des échanges lapidaires et parfois un peu lourdauds. Mais le plus beau est de voir Pearce avancer comme un bloc, tout raser sur son passage avec un fou sous son aile. La traque est longue, pénible, déroulée by the book, sans arrières-pensées. Seul bémol : Michôd s’en tient tant à cette conduite by the book, soucieux des effets et des bons vieux codes post-apo, que l’on est comme chez soi dans ce bush sanguinaire. C’est un peu le risque, aussi, quand on signe un film de genre « tout court ».
Yal Sadat

Le Meraviglie – Alice Rohrwacher
Pas plus négligeable que renversant, le film donnait l’impression d’avoir échappé à la surveillance de la Semaine de la Critique ou de la Quinzaine pour se retrouver là, clandestin parmi la compét’. D’ailleurs le précédent film d’Alice Rohrwacher, Corpo Celeste, était présenté à la Quinzaine il y a trois ans. Ce n’est pas tant que le film ait volé sa place (il y a bien pire dans la sélection), simplement la compétition cannoise ces dernières années n’a pas vraiment habitué à ce genre de petits sujets. Soit le quotidien d’une famille marginale fabriquant du miel au cœur de l’Italie, tandis qu’alentour se joue un programme télé cheap et vulgaire, et que résonne discrètement l’héritage des Etrusques. Le film a d’emblée quelque chose pour lui : le beau grain de sa pellicule, où vibrent chaleureusement la nature et le soleil italiens. La généralisation du numérique a rendu un peu irrésistibles ces scénarios champêtres à soleil orangé, que seul l’argentique sait encore rendre. D’autant que Rohrwacher a une main très sûre, un sens du cadre tout à fait évident et gracieux. Reste qu’à ce petit récit il aurait fallu quelque chose de plus, un souffle – une forme de génie, disons, que le film n’a pas. Le film est assez vite oublié.
Jérôme Momcilovic

 

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PALME

C’est une scène ordinaire mais elle se répète presque chaque jour, toujours plus implacable, toujours plus inquiétante. Mercredi dernier, à mi-chemin du Palais des Festivals et du Martinez, une fille tombait sur la Croisette. Une bête chute, d’autant plus bête et déconcertante pour la fille et pour les passants que rien ne semblait pouvoir l’expliquer. Sa robe de soirée ne ceinturait que modérément les genoux de la fille, ses talons étaient raisonnablement hauts, et sous ses pas le sol lisse, et sec. Pourtant elle est tombée comme un morceau de plomb, si vite qu’à terre il lui a fallu un moment pour réaliser qu’elle était tombée. Le lendemain, presque à la même heure et à une centaine de mètres de là, une autre fille. En ballerines et à pas lents. Tombée au milieu d’un passage clouté comme si elle avait marché sur des billes. Les passants qui lui tendent un bras ont la même perplexité que la veille. Deux jours plus tard, une troisième, talons et robe courte, terrassée par la même foudre en voulant descendre d’un trottoir. Hier une attachée de presse, jolie et pressée, longs cheveux noirs portés comme un châle. Etalée parmi les dossiers qu’elle avait au bras et qui, en un clin d’œil, se répandent avec elle sur le bitume. Ce matin au pied de la Salle du Soixantième : une journaliste italienne, grande, maigre, altière, elle est à peine en train de marcher. Schplaf. Qu’est-ce qui leur arrive ? Pourquoi est-ce que les filles tombent, à Cannes en 2014 ? Est-ce qu’elles vont toutes finir par tomber ? Est-ce qu’elles vont finir par tomber toutes au même moment, le même jour, comme au début du Village des damnés, pour se réveiller enceintes d’enfants blonds télépathes avec des petits yeux vicieux ?
JM

 

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FACEPALM

De la masse compacte agglutinée devant l’entrée du Carlton sort une veille dame à la chevelure de crin peroxydé. Les lèvres soulignées de deux fulgurants traits roses, le corps sanglé dans une robe de lin blanc affirmant son hypothétique nature vestale, elle s’approche de nous pour nous entretenir des qualités du festival. Elle est catégorique : il régresse, d’année en année. Elle en est le vivant témoin, car Cannoise de souche. Nous voilà intrigués par cette cinéphile antique aux allures de vieille folle, guettant dans ses mains l’habituel sac en plastique sans lequel aucun rat de cinémathèque ne saurait sortir. Peine perdue, le sac à main est des plus traditionnels. Les attentes, aussi. Car si le festival perd en qualité, c’est avant tout question de tenues, de frou-frou et de chaussures. « Regardez-les celles-là ! » dit-elle en désignant un groupe de jeunes filles, « Regardez-moi comme elles sont mal habillées ». Et l’on se demande alors si la source du Mal n’est pas en train de s’entretenir avec nous, cachée derrière le sourire d’une vieille sorcière ayant jeté un sort sur les jeunes femmes pour les punir d’un défaut d’élégance.
GO

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