Bonjour.

Welcome to New York – Abel Ferrara
« Pourquoi avez-vous accepté de jouer ce rôle ? – Parce que je ne l’aime pas. […] Je n’aime pas les gens qui font de la politique. Je n’aime pas les hommes politiques, je ne les crois pas. Je les déteste. Je préfère jouer des gens que je n’aime pas. » C’est sur un entretien de Depardieu devant des journalistes fictifs que s’ouvre Welcome to New York. Une ouverture en forme de note d’intention, qui confirme d’emblée les pronostics de matraquage en règle du couple Sinclair-DSK.
Mais le film se ménage vite un garde-fou. C’est que Welcome to New York est en fait un portrait triple épaisseur de trois Bad Lieutenants : DSK-Ferrara-Depardieu. Ce qui donne l’étrange sentiment de voir un mélange schizophrénique passant du portrait accablant à l’indulgence requise par les deux regards caméra appuyés de Depardieu. L’un fait clairement passer le film pour un portrait de l’acteur, puisque celui-ci s’exclame en même temps : « Qu’ils aillent tous se faire enculer ! ». Un peu plus de DSK, un peu moins de Depardieu, Ferrara joue aléatoirement avec les dosages au gré des séquences. C’est sous cet angle que Welcome to New-York intéresse le plus, d’autant que quelque chose frappe d’emblée : l’affaire DSK, en soi, donne ici l’un des plus mauvais scénarios qui soit – DSK perçu comme un enfant malade qui ne peut s’empêcher de montrer son zizi à toutes les filles. Troisième hypothèse : le sujet de Welcome to New York se trouve ailleurs, du côté de Simone, avatar d’Anne Sinclair, incroyablement interprété par Jacqueline Bisset : le film prend avec elle et avec les champs-contrechamps sur la discussion du couple dans leur appartement, une ampleur sentimentale et totalement cassavetienne. Cela devient le film d’une mère obligée de passer après les conneries de son enfant, une femme qui « voyait loin » pour son mari et qui n’a jamais réussi à se faire aimer de lui. De toutes les lectures que le film propose, c’est la plus passionnante, et elle est largement confirmée par lune belle scène où Depardieu, assigné à résidence, revoit Domicile Conjugal. En plein écran, Ferrara capte la scène où Claude Jade, meurtrie par les infidélités d’Antoine Doinel, se déguise en Japonaise pour ressembler à Kyoko, la maîtresse de Doinel. Une larme coule par dessus son fard blanc. L’ombre de Simone surgit, le film se projette sur leurs visages. L’hystérie orgiaque de l’ensemble a failli nous faire manquer l’importance de ce détail. Elle dira plus tard : « le contraire de l’amour, ce n’est pas la haine, c’est l’indifférence. »
Murielle Joudet

Les Combattants – Thomas Cailley (Quinzaine des réalisateurs)
Quelle est cette drôle de France ? C’est la première question qu’on se pose devant Les Combattants, premier film français où le réalisme n’est jamais qu’un socle, un point de départ vers la fiction la plus éthérée. Thomas Cailley, remarqué du festival de Clermont-Ferrand à celui d’Angers, investit une Aquitaine pavillonnaire et gentiment mollasse, où se jouent les petites contrariétés d’Arnaud, jeune menuisier de son état (mais sans conviction). Un beau jour, il s’entiche de la fille qui l’a rossé sur une plage, devant témoins : une jolie garçonne de glace (nouvelle facette d’Adèle Haenel) qui nage le crawl en tractant des briques. Celle-ci l’entraîne à travers ses désirs guerriers, jusque dans un stage d’initiation militaire parfaitement braque. Voilà un canevas de comédie soigneuse, vaguement cousinée avec Apatow, et surtout déployée avec la cadence du screwball, se dit-on – et c’est déjà beaucoup. Mais Les Combattants s’écarte en douceur du portrait régional, et laisse s’éventer le burlesque de ses beaux amants revêches pour en faire des héros mythologiques. Une fugue dans les landes broussailleuses les tire de leur parenthèse militaire, et les entraîne loin de la comédie, dans une robinsonnade dont l’île n’est pas un monde à rebâtir, mais plutôt une zone mentale où la jeunesse dépasse enfin l’apathie nihiliste. Ce pourrait être très naïf, voire bateau. Mais Cailley opère cette bascule avec une témérité quasi spielbergienne, touchant à une forme de croyance inédite, suspendue entre réalisme et fantastique, entre comédie et conte à la Perrault. Rien d’étonnant, d’ailleurs, à ce que Cailley invoque Dumont quand on lui parle de cette mixture presque inexistante sur la carte du cinéma local. « Ça, c’est parce que Bruno Dumont ne fait pas encore de comédie ». C’est vrai, mais attendons P’tit Quinquin (annoncé comme la première tentative comique de Dumont) avant de nous lancer dans une comparaison trop hâtive.
Yal Sadat

Catch me daddy – Daniel Wolfe (Quinzaine des réalisateurs)
Chaque année revient se poser à la Quinzaine le même « oiseau rare » : en général, un soi-disant grand-petit film de genre, supposément fédérateur, stratégiquement calé en début de festival. Après Blue Ruin l’an passé, la promesse s’avance cette fois en sweat-capuche de lad anglais. Un territoire plutôt favorable, à la fois identifiable (Adulthood) et encore en jachère – le presque-chef d’œuvre à cailleras british n’a jamais été tourné pour l’instant. Et ce ne sera pas encore pour cette fois : hésitant entre formalisme laconique et joutes verbales toutes en nerfs, Catch Me Daddy déroule une mécanique de western à l’intérieur d’un drame socio-lacrymal (à Leeds, un père pakistanais lance des chasseurs de prime aux trousses de sa fille, planquée dans les vallons du Yorkshire avec son boyfriend blanc). Le  western se heurte à la petite sociologie de supérette, et finit groggy : trop tenté par le « brut », le « vif », Daniel Wolfe s’enlise dans la petite topographie documentaire du hood.  Puis se paie un finale où le sous-régime volontaire cède la place à une hystérie impressionnante mais engluée dans la gravité (Papa retrouve sa fille et la tabasse tout en l’étreignant). Là, malgré quelques pics d’intensité, Wolfe sombre dans une fascination de tabloïd pour l’extrémisme et le choc des cultures, délaissant Ford et Hawks pour les chiens écrasés du Sun.
YS

Amour fouJessica Hausner
Comme la Séance de Minuit ou les cosplayers zombies de chez Troma, la case « sadique » d’Un Certain regard fait partie des petites coutumes horrifiques de la Croisette. Sans surprises, l’Autriche occupe le créneau, et défie les pensums philippins de l’an dernier avec Amour fou (après Amour et Paradis : Amour, la guégerre autrichienne des titres ironiques est officiellement déclarée). À l’aube du XIXe, un écrivain atrabilaire propose aux dames respectables d’en finir avec lui, main dans la main, de préférence par balles. Après plusieurs fins de non-recevoir, une jeune mère de famille lui cède, s’étant découverte condamnée par un ulcère. Presque un pitch alléchant, si on n’était pas chez une disciple d’Ulrich Seidl. Hausner s’en donne à cœur-joie, friande de gags dépravés et de tronches cadavériques devisant sur l’avènement de la démocratie, histoire d’ajouter un peu de philo à cette bouillasse romantique et caca d’oie.
YS

 

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PALME

Autour d’eux, le décor, le plan, sont déserts. L’homme nous tourne un peu le dos, mais on perçoit son visage plein de fatigue et d’inquiétude fébrile. Sa fille a l’air plus serein, et une robe bleue qui donne l’impression de boire toutes les autres couleurs de l’image. Ils se reposent l’un contre l’autre. Après un long silence, la fille confie au père qu’elle rêve d’avoir un chien. « Quel genre de chien ? », demande le père. « Le genre qui me suivrait partout », répond la fille. Puis le silence reprend.
(Jauja, Lisandro Alonso)
JM

 

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FACEPALM

« Allez, quoi, c’est juste une photo, c’est hyper drôle ! ». À l’aise dans son peignoir blanc, l’homme insiste encore, s’énervant un peu, tout en sirotant frénétiquement sa vodka-tonic. Pourtant d’une nature docile, sa femme, à qui la honte fait légèrement rosir les joues, insiste en retour : elle n’a vraiment pas envie de le prendre en photo, menotté par deux faux policiers new-yorkais, sur le podium où se déploie l’affiche de Welcome to New York. Déjà, à l’entrée de la fête, elle n’avait accepté qu’en maugréant d’enfiler ce peignoir blanc que leur avait tendu l’hôtesse, en même temps qu’un martinet et une paire de menottes en plastique chinois. Pourtant quand son frère, qui est comptable chez Wild Bunch, lui avait tendu les invitations ce matin, elle s’était réjouie : elle allait peut-être voir Gérard Depardieu en chair et en os. Sauf que Depardieu est occupé à défendre le film, et que la conférence de presse n’est accessible qu’aux journalistes. Alors elle prend son mal en peine, sans lâcher d’une semelle son mari qui s’amuse comme un petit fou – il a ri surtout quand il a vu deux convives, déjà très éméchés, rejouer à côté du podium « Love Hotel » la scène fameuse du Sofitel. À côté d’elle, deux critiques de cinéma, qu’elle a reconnus à leur diction trainante et à leur accent parisien un peu surjoué, rient également mais d’une blague qui lui reste hermétique. Dans la blague, il était question de tragédie et de farce, et peut-être de Karl Marx, mais elle n’est pas sûr d’avoir bien entendu. Elle a aussi entendu autre chose, qui la chiffonne un peu. Alors elle voudrait l’avis du mari. Elle lui demande : « Chéri, tu crois que cette fête, c’est un peu comme si on célébrait un viol ? ». Dans le brouhaha, le mari n’a pas entendu. Elle n’a pas osé reposer la question, et le mari est parti au bar, recommander une vodka-tonic.
(Soirée Welcome to New York, Plage Nikki Beach)
JM

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