La presse est unanime : il pleut. Une vraie sinistrose a frappé la Croisette. Les gens voient peu de films, se couchent tôt, téléphonent à leur mère. En ce troisième jour, Cannes s’est réveillé sous le soleil, mais rien n’y fait : on grince des dents, on compte les jours, moins comme des ados pourris-gâtés que comme de jeunes enfants traumatisés en classe verte. Évidemment, la météo n’est pas la seule fautive.

 

Entendons-nous bien : blâmer le cinéma serait trop facile. Mais pour les festivaliers envoyés comme moi en première ligne (c’est-à-dire aux projos-pièges, aux traquenards plus ou moins prévisibles), il faut bien dire que l’entrée en matière fut rude. A peine débarqué sur la Croisette, le choix fut le suivant : Gatsby ou Heli, d’Amat Escalante. Le vent m’a porté vers Heli. Le film était précédé par la réputation de Los Bastardos, et plus généralement par celle d’un cinéma mexicain récent, déchaîné par une sorte de folie des grandeurs. Mais pourquoi ne pas lui laisser sa chance, et faire table rase. Sachant que sur le terrain du genre et de l’horreur, des jeunes Mexicains se sont récemment montrés prometteurs, quoique trop débridés (Everardo Gout et son Dias de Gracia). Mais Escalante n’est pas de cette école-là. On aurait dû s’en douter, à voir l’affiche : Reygadas est à la production. Bien qu’en possession d’un script fou, Escalante est obsédé par le « frontal », littéralement. Son projet : trouver de la matière à cadrer de face, le nez dans le guidon, symétriquement si possible. Dans Heli, donc, on flingue des chiens, on flambe des bites, ou l’inverse. Ce qui n’est pas un problème en soi, mais le devient dès lors qu’on comprend qu’Escalante est occupé à faire le film rien que pour ces scènes-là. Et qu’il orne cette esbroufe avec quelques trouvailles de mise en scène fumeuses : jeux vidéo qui traînent, témoins passifs dans la profondeur de champ (façon Gaspar Noé), etc.

 

 

Chiens tués toujours, avec Fruitvale Station, sensation indé venue de Sundance. Là, c’est un boxer qui se fait renverser par un 4×4, victime indirecte de la folie des hommes. C’est d’ailleurs le vrai sujet du film, me confiait son auteur, jeune californien black et fougueux : derrière son fait-divers (une bavure à la Rodney King qui a coûté la vie à un innocent zonard afro-américain), il ne faudrait pas voir un film politique, ni militant, mais bien une oeuvre « socially conscious », et des personnages filmés « comme des êtres humains avant tout » . Idée contredite par la fameuse scène de passage à tabac, où la monstruosité médiévale des flics transforme d’un coup la fiction en vibrant hommage militant. Peu d’autres choses à dire sur le film, qui avant cette bascule est une pure créature sundancienne (et c’est d’ailleurs ce qui le rendrait presque intéressant : la déprime douceâtre de cet univers se retrouve réajustée à une culture hip-hop typiquement noire, que les films les plus fauchés de Sundance avaient plutôt occultée jusqu’ici). 

 

 

Dans tout ça, le seul break récréatif n’en fut pas vraiment un : avec tous les atours d’une escroquerie dickienne, The Congress d’Ari Folman (Valse avec Bachir) est un film inspiré, mais éprouvant. D’abord, l’épreuve est dans le premier quart d’heure, qui annonce une sorte de dissertation mystique, aux faux airs angoissés, sur la puissance du cinéma : un Holy Motors ou un Twixt pour les Nuls, voire un Mulholland Drive remaké par un pubard français. Dans son propre rôle d’actrice quadra tombée dans l’oubli, Robin Wright accepte de se faire « scanner » – autrement dit, modélisée numériquement pour devenir un toon. Occasion pour le film de basculer dans le cartoon, et d’offrir une seconde épreuve, en se laissant noyer dans une quasi parodie de film-trip peuplé d’icônes pop. Transition folle, curieusement immersive, amenant une mélancolie plus vaste qui n’a plus spécialement à voir avec le cinéma et les actrices d’Hollywood. L’enjeu se déplace sur la question plus générale du désir, du désir d’illusions. Rien de très neuf, surtout par rapport aux références avec lesquels on dialogue ici (Dick, Miyazaki, Satoshi Kon). Mais cette angoisse classique permet au cauchemar animé, qui lui aussi se demande s’il vaut mieux préférer le réel ou l’illusion, d’osciller justement entre beauté et horreur, lové dans un entre-deux assez vertigineux. A la sortie, plus que de coutume, Cannes ressemblait à un cartoon Warner délavé par la pluie.