PARTAGER
4
sur 5

Six ans après le choc de Kids, Larry Clark propose avec Bully le portrait le plus dur de la jeunesse américaine vu depuis longtemps. Ce n’est pas seulement le glas des teen-age movies aimables et heureux que Bully vient sonner. La fin signée par Clark est plus largement celle de toute une tradition de l’enchantement/désenchantement qui a toujours été le motif principal des fictions adolescentes à Hollywood (de West side story à Rusty James pour faire très vite). Les rebelles sans cause de Nicholas Ray ne reconnaîtraient pas les mauvais rejetons du film de Clark qui n’ont pas grand chose à faire des fifties tourmentés incarnées par James Dean et Nathalie Wood. Avec Clark, la fureur de vivre a définitivement perdu de son aura romantique. Face aux forces de l’ordre social, la jeunesse a perdu ses craintes adolescentes ; la police ne l’inquiète pas le moins du monde ; les parents ne sont plus un problème : absents le plus souvent, ils reçoivent de leur progéniture ingrate un semblant de respect et d’affection, tout le mal qu’il mérite pour leur piètre éducation. Enfin, sur le chapitre de l’amour, hier douloureux et, à ce titre, raison d’être des principaux films sur la jeunesse, c’est peu de dire que Bully bouleverse la donne. Déjà dans Kids, la violence faite à l’image des relations sentimentales entre adolescents, dépassait toute mesure : le film racontait notamment comment un adolescent new-yorkais séropositif passait sa journée à rechercher des jeunes filles vierges pour les déflorer, le cas échéant, sans leur consentement.

A ceux qui sont réticents à cette évocation de Kids, on dira que Bully en est l’accomplissement et la morale, bonne raison d’aller y voir de plus près et d’échapper à un réflexe de pensée que le cinéaste dénonce à travers ce film : la sociologie compassionnelle pour la jeunesse sans repères qui fait de beaux essais mais ne règle pas grand chose. Si ce nouveau film est l’accomplissement de Kids, c’est qu’on y retrouve, développé avec plus de conscience et plus d’art (c’est le troisième film de Clark) le tableau effarant d’une jeunesse absolument libre et absolument auto-destructrice du seul fait de cette liberté : les effets de la drogue et de l’alcool, la vitesse au volant plongent les personnages dans une ivresse totale et les transportent dans un ailleurs de plaisirs sans limites. Les adolescents perdus des fictions d’hier sont remplacés par des êtres « superheureux » et sans complexes, prototypes du monde publicitaire sans mémoires et sans joie. Le plus dur à supporter dans Bully, c’est sans doute le constat terrible que l’époque ne permet plus pour le personnage adolescent la représentation de la tristesse, souvenir long d’un moment passé.

C’est tout le drame de Marty (Brad Renfro, magnifique acteur) personnage-clé du film, qui ne sait pas ce qu’ être triste veut dire, qui ne parvient pas à mettre des mots et faire couler des larmes sur les souffrances que son ami Bobby lui fait subir depuis toujours. Quand il rencontre quelqu’un qui pourrait l’aider, ce n’est pas la parole qu’elle lui propose pour sortir de son impasse intime (construction classique du couple uni contre toutes les attaques du monde), mais la solution la plus radicale pour régler un problème comme les autres : le meurtre. On invite tous les amis, on crie sur tous les toits le plan de la soirée prochaine ; au téléphone et en public, on annonce à une copine que demain soir, on va buter Bobby. Alors, la troupe d’amis, insouciante, court au crime comme hier à la fête. La mise en scène de Clark montre le caractère fragmenté de l’expérience des personnages, la caméra suit le mouvement de leurs pensées comme ce moment où elle pivote sur elle-même pour accompagner la ronde folle que les jeunes ont formée sur la plage avant de faire leur coup.

La force des films de Clark ne tient en rien à la provocation, au geste malin du défi qui imposerait au regard la chose à ne pas voir ; elle réside dans une morale : l’empathie rare d’un cinéaste avec ses sujets (les adolescents) et son sujet (leur innocence détruite), son obstination à ne jamais « décrocher » de leurs faits et gestes, trier dans leurs propos, juger leurs actes. C’est très troublant et dérangeant pour le spectateur peu habitué à une position aussi inconfortable. C’est en vain qu’on chercherait dans Bully les arguments qui permettraient de pardonner ou d’excuser la jeunesse criminelle. Il s’agit juste de la regarder dans les yeux. C’est déjà beaucoup.