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4
sur 5

Suite de la découverte des premières années de Brian De Palma, dans la foulée de la sortie du très étonnant Greetings. Sur le DVD, trois films tournés entre 62 et 66 : un long (Dionysos in 69, adaptation underground et libertaire des Bacchantes d’Euripide) et deux courts (The Responsive eye, saisie sur le vif des réactions à une exposition d’op’art, et Woton’s wake, farce horrifique potache en forme de récitation scolaire de références à peine digérées). Une fiction, donc -les aventures de Woton, interprété par William Finley (le futur Winslow Leach de Phantom of the paradise), sculpteur-monstre à la poursuite d’une statue qui a pris vie- bourrée de références (à l’expressionnisme, Bergman, etc.) et assez pâteuse qui vaut essentiellement comme témoignage de la gloutonnerie d’un De Palma étudiant alors en pleine découverte du cinéma. Deux documentaires ensuite, plus intéressants. Le premier, Dionysos in 69, est lui aussi à voir comme un portrait d’époque. Non plus seulement du cinéaste en jeune homme, mais surtout de l’effervescence joyeusement soixante-huitarde de la scène underground new-yorkaise (d’Euripide, il ne demeure qu’une espèce d’orgie baba où s’ébattent des acteurs en transe à moitié nus pour une sorte de séance du Living Theater version partouzarde). Reste que l’usage in extenso du split-screen, qui permet à De Palma de balayer le spectre des émotions et transports érotiques secouant les acteurs et spectateurs du spectacle, annonce déjà l’importance de ce procédé dans l’oeuvre à venir. Le second est nettement plus calme : visite guidée au musée où les maîtres de l’art optique exposent leurs tableaux, basés pour l’essentiel sur des illusions optiques). Ici l’on arrache davantage de matière exégète : la tromperie oculaire, l’indécidabilité des images, le gouffre entre la perception et ce qui est perçu -voilà de quoi alimenter le cinéaste en termes de sujets de films.

Le trouble de l’image, le travail des puissances du faux et des fantasmes sont les fils conducteurs du bref documentaire qui accompagne les films. Réalisé par Luc Lagier (qui publie en parallèle aux éditions Dark Star une somme sur le cinéaste : Les Mille yeux de Brian De Palma), ce film se distingue des hagiographies molles qui font l’ordinaire des éditions DVD. En restreignant le propos au seul thème de l’image suspecte, quitte à passer sous silence les habituels marronniers du genre, il s’engage dans la voie du commentaire et propose des clés pour pénétrer l’oeuvre plutôt qu’il ne se livre à l’éloge sans âme. De l’assassinat de Kennedy à l’irruption des images du Vietnam sur les télés américaines, les années 60 apparaissent comme la genèse d’une oeuvre inquiète et retorse travaillée par une série de contre-champs fantasmés -du film de Zapruder, de la scène matrice de Vertigo (Madeleine filmée de dos devant le portrait de Carlotta Valdez) rejouée dans Pulsions– formant la matrice de la plupart des films à venir. C’est riche, concis et plutôt bien agencé (mélange d’entretiens avec De Palma, d’extraits de films et d’images d’archives), et ce genre de dispositif pédagogique et animé par un parti-pris stimulant mérite d’être encouragé.