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4
sur 5

1995 : Before Sunrise, Julie Delpy et Ethan Hawke font pleurer les gamines, grave. Ils se rencontrent, à Vienne, elle (Céline, française) et lui (Jesse, américain) s’aiment une nuit, une seule, se séparent et se promettent de se retrouver, six mois plus tard. Neuf ans plus tard : Jesse, devenu romancier (on le serait à moins après une histoire pareille) rencontre son petit public à Shakespeare & Co, librairie multicolore située en face de Notre-Dame. Il vient causer littérature (pas très brillamment, mais bon) autour de son nouveau bouquin, qui est en somme le scénario de Before Sunrise. Au fond de la boutique, Céline. Un avion à prendre (19h30 pétantes), mais un peu de temps pour bavarder, prendre un café, déambuler dans Paris.

Curieuse nostalgie, au moment de poser la question tant attendue : « Est-ce que tu es venu au rendez-vous viennois ? Et toi ? ». Curieuse moins par l’évident drame des années perdues, que par ce ressort désormais caduc du ratage, du malentendu quasi camusien. Epoque antédiluvienne sans numéros de portable à s’échanger, sans SMS, sans mails, préhistoire de la love-story qui ramène directement au temps de Elle et lui de McCarey, où l’on plantait sa vie sentimentale pour une jambe cassée, pour un enterrement de grand-mère -sans pouvoir dire à l’autre qu’on voulait venir, qu’on n’est pas venu, qu’on ne pouvait pas le prévenir, qu’on en a pleuré. C’est pas possible de rater un rendez-vous pareil, c’est pas possible non plus de rater le suivant, presque dix ans plus tard, et si Before Sunset, très mignon, est là pour dissoudre l’intervalle, gommer la décennie, il le fait plutôt bien.

Before Sunrise faisait pleurer les gamines mais, qu’on n’y songe, quelle terrible affaire. Before sunset en est, au double sens du terme, une séquelle. Aussi, rien des coutures qui habillent l’ordinaire des comédies romantiques. Aucune situation par exemple, jamais l’un des deux ne se ridiculise, culbute ou s’empêtre, moment nécessaire de 100 % des ersatz du genre, bons ou mauvais. Une manière de ne pas aller à l’essentiel (marié ? des enfants ? on remet ça ?), qui est douce suspension dans les fragments du discours amoureux, discours indirect et libre qui n’appartient qu’au cinéma, alors que dans la vie on veut toujours tout se dire tout de suite. Pas de récit, surtout, pas de rebondissement, de retournement, de ces volte-face qui dénouaient les comédies du remariage classiques. Filmée en temps réel (1h20), juste une conversation. C’est plutôt rare, côté américain, de filmer simplement des gens qui parlent -beau geste même si, tant pis, filmer cela est un art difficile pour le gentil Linklater. Deux anciens amoureux qui parlent, parmi les ruelles, dans un café, dans le jardin des Halles qui tout à coup ne parait pas si moche, à bord d’un bateau-mouche où Céline rechigne à montée, c’est pour les touristes, c’est la honte. Enfin elle y monte quand même. On sait où ça va finir, c’est pas possible de se rater une seconde fois, mais le film se tient à son programme (juste une conversation). Beau geste, jolie chose. C’est peut-être Paris, l’été. A Paris, toujours, Céline et Julie vont en bateau.