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3
sur 5

Une année de plus, et une chronique sentimentale de plus sur les crises en tous genres de la modernité occidentale ? Comme pour tenter de dissiper le soupçon, les premières minutes d’Another year s’écartent des sentiers misérabilistes d’un certain cinéma social anglais (ou belge, ou français). Dans un centre médical, la trogne rubiconde d’une patiente de petite condition, enfermée dans un cadre trop serré, subit l’interrogatoire vain d’une conseillère médicale : un démarrage façon Ken Loach, en bonne et due forme. Seulement, son histoire à elle sera tue ; alors qu’elle disparaît abruptement, on s’en tiendra au contre-champ, à l’univers de la conseillère médicale bien portante. L’action ne se jouera pas entre les murs blanc cassé de son cabinet, mais dans son jardin londonien, où elle regarde la pluie tomber avec son géologue de mari. C’est dit, l’école Loach est loin derrière, et Mike Leigh entend explorer un terrain nouveau de la fable sociale, celui de la petite bourgeoisie moderne et de son divorce mal consommé avec la tradition.

Le centre nerveux d’Another year, donc, c’est ce couple heureux formé par Tom et Gerri, paisibles quinquagénaires. Leur quotidien est aussi pétillant que leurs prénoms : jardinage soigneux, vins de pays, culture, saveur de l’instant. Leur grand fils passe de temps en temps à vélo. Autour de cette incarnation du mariage pérenne gravitent une collègue de bureau seule et hystérique, un ami de trente ans rougeaud et très mafflu, un beau-frère veuf et lugubre ; autant d’âmes perdues et semi-alcooliques, plus ou moins décrépies par un célibat languissant. De saison en saison, tous se croisent au cottage rassurant de Tom et Gerri. Leurs modèles d’existence corrompus s’entrechoquent, l’espoir renaît, mais les désirs déchantent ; l’ami de trente ans se fait jeter par la collègue, celle-ci drague le fils de son hôtesse, puis s’en prend au beau-frère : tout a déraillé. Seul le couple central a droit à la constance, et observe le bal des frustrés depuis le sofa, compatissant, impuissant, peut-être indifférent en fin de compte. A travers ce dispositif s’exprime la belle idée du film : les affects de la modernité trahissent une tentative de retour aux repères sécurisants de la tradition, à ses jardins fleuris et douillets. Mais n’est ce pas trop tard, pour qui s’est payé le luxe de s’en détourner ? Dans quelle mesure choisit-on son indépendance amoureuse et sexuelle, et peut-on réellement trouver refuge chez les garants de la tradition, qui eux sont déjà loin ? Le clivage est en tout cas net et glaçant.

Pour autant, ce fil narratif bien tranquille et surtout sa mise en scène ne rendent pas honneur à l’épaisseur humaine des profils épars et bariolés, ni aux idées qu’ils sous-tendent. Même en faisant abstraction de son chapitrage « quatre saisons » illustratif et obséquieux, le didactisme pictural de Leigh reste assommant. A chaque période de l’année ses teintes tapageuses (en hiver, même les verres d’eau sont gris), à chaque exposition dramatique son tableau figé et surcomposé, à l’attention de l’analyste pré-adolescent. Les basculements arrivent en grandes pompes, les émotions s’autogénèrent, et la clarté narrative qui devait faire l’atout du film finit par le priver de la complexité promise. Au détriment de son idée porteuse, Another year s’enlise donc dans les constats doux-amers et surlignés, à mesure que le récit se segmente en saynètes tragi-comiques mal dégrossies. Si son ancrage aux côtés de l’upper middle class laissait espérer un nouveau souffle dans le naturalisme à l’anglaise, la démarcation proposée ne se passe pas, hélas, d’un classicisme un peu encroûté. Restera intact le brio des improvisations et des dialogues écrits, qui confirment le fameux talent artisanal de la troupe Mike Leigh – Lesley Manville en particulier, épatante dans un registre de terreur pré-ménopause.