La réussite inespérée de 20 ans d’écart, dans l’économie de la rom’com’ à la française dont on n’a jamais rien attendu, tient, d’une part, à ce que le film se libère totalement de l’esthétique télévisuelle qui la caractérisait ; dit autrement, David Moreau compte sur sa mise en scène, ses idées, ses dialogues pour assurer ses effets. Le film, à ce sujet, est assez beau, plein d’esprit et très drôle. Il tient aussi, par ailleurs, à la virtuosité assez éblouissante de son casting (jusqu’au plus petit rôle) et au charisme fou de son couple star : Pierre Niney et Virginie Efira.


Avec son allure dégingandé et le regard félin, si Pierre Niney (de-la-Comédie-Française) avait été américain, il s’appellerait Andrew Garfield et serait déjà un objet de culte cinéphile. Jeune acteur de 23 ans dernièrement en lice pour le César du meilleur espoir masculin, il a déjà remplacé Louis Garrel dans le cœur collant de toutes les lycéennes. De son jeu, il faut en dire un mot, tant il est ici comme ailleurs assez sidérant (cf. J’aime regarder les filles) et suffit à justifier à lui seul le plaisir pris au film. C’est un jeu d’une élégance extrême, tout en rétention et échappement, comme si son petit théâtre intérieur se fâchait avec les exigences du dehors. La grande force de Niney tient également à l’agilité avec laquelle il joue de son corps qui lui fournit les moyens d’être un acteur burlesque. Virtuose quand il s’agit de jouer le timide maladroit, il donne l’impression d’être enserré dans une mue adolescente dont il ne sort que des lapsus, des embrouilles avec les objets devenus soudainement méchants : une chaussure qui se perd, un exemplaire d’Eloge des femmes mûres qui tombe mal, un scooter rose Hello Kitty, une « bulle » dans laquelle il est enfermée… En somme, un Louis Garrel en génial, mâtiné d’acting américain, moins obsédé par Léaud, mais qui finirait par le rejoindre et qui aurait trouvé, si jeune, sa pulsation propre, sa petite musique. En face de lui, Virginie Efira, ex-présentatrice vedette de La Nouvelle Star, sympa, intelligente et que toutes les mamans (et leurs fils) adorent, vient combler le vide d’un physique qui manquait au cinéma français : celui de la blonde aux yeux noirs, de la blonde-brune, quelque part entre Kathering Heigl et Drew Barrymore.

 

La très grande attirance qu’inspire les deux acteurs suffit à faire de 20 ans d’écart la première rom’com’ française à visage humain. Cette humanité retrouvée, c’est une affaire de petits détails éparpillés ça et là : le fait que, par exemple, on voit, à un moment, les seins de Virginie Efira. Détail minuscule mais important, car c’est par petites conquêtes et petits partis pris qu’on s’éloigne du télévisuel. Il est d’habitude totalement inenvisageable, dans n’importe quelle comédie romantique, de voir la poitrine d’une actrice, parce que actrices et acteurs sont traités comme des entités figées, totalement désincarnées ; en général le résultat d’un agrégat de types sociologiques qui accouchent de personnages monstrueux – ici, d’ailleurs, le sociologique est finement amené (avec pourtant ce cadeau empoissonné qu’est la « cougar »), qui n’écrase jamais le récit mais se fait au contraire manger tout cru par le romantisme.


C’est aussi, par exemple, le fait tout bête que David Moreau filme un rapport sexuel, là où la plupart des rom’com arrivent à éluder ce genre de scènes, faisant tout passer au niveau gazeux du sentiment. C’est comme si la peau des personnages ne pouvaient se dévoiler qu’à la condition qu’ils existent bel et bien. Laisser une place à la peau, c’est aussi prendre en charge la chair, couler le trouble du sentiment dans celui de l’érotisme, prendre la rom’com’ pour ce qu’elle est : un genre adulte, là où des films comme L’Arnacœur et consorts aseptisent le rapport des corps, se suffisent d’une bisouille conclusive. Dans 20 ans d’écart, la chair tient son rôle. Elle est ce qui permet au film de faire apparaître ces acteurs, de les filmer, eux, dans la tonalité de leur présence, et non pas comme des invités de talk-show : rides, seins, torse, cernes – la peau, c’est ce qu’il y a de plus profond, écrivait Valéry, et oublier cette profondeur, c’est être à la télévision. Moreau filme tout doucement, sans appuyer, l’histoire d’une attirance sexuelle. Tout passe ici par l’initiation au spectre de la vie amoureuse que prodigue Niney à Efira. En ce sens, le film est une éducation du plus vieux par le plus jeune – comme dans le très beau Breezy de Clint Eastwood. Spectre amoureux d’une simplicité confondante en ce qu’il tient à une série de rendez-vous où seuls les décors coulissent derrière les amoureux.

 

C’est dans cette recherche impossible de la stase romantique (le rendez-vous suspendu) que le film est très beau, et c’est là que le charisme des acteurs est indispensable pour entretenir et susciter cette stase. C’est là que l’on comprend une bonne fois pour toute qu’amour et cinéma attendent la même chose : un couple dans le plan pour l’éternité. Plan impossible, parce qu’un adulte s’inquiète pendant qu’un gamin de 18 ans ne sait qu’en profiter. Le cynisme adulte demande alors à la jeunesse romantique : « et après qu’on se soit vu et revu ? », inquiété par leur différence d’âge qui, faute d’avenir, leur impose une restriction au seul moment du présent. Plus le film avance, plus il devient l’histoire de l’effeuillage progressif de tout ce qu’il y a d’adulte en Efira, apprenant par cet étudiant qu’une succession de présents vaut tous les avenirs. En somme, 20 ans d’écart nous rappelle cette règle fondamentale de toute rom’com : c’est l’histoire d’un public en train de tomber amoureux de ses acteurs.