Le « point de rupture », voilà une notion délicate qui exige autant d’amour pour la perfection que d’expertise technique. Cet instant clé, limite de toute performance, il faut le frôler mais ne jamais l’atteindre, puisqu’en cas de rencontre c’est la rupture, la fin, la mort assurée. Pour des auteurs de bande dessinées comme Ruppert et Mulot, formalistes pas essence, le point de rupture est précisément atteint dès que le système narratif commence à avancer sans l’histoire. Autrement dit, quand leur échafaudage structuraliste ne tourne plus que pour lui même, sans considération de fond. En cela, ils incarnent bien la relève de L’Association, cette formidable démarche éditoriale qui, dans ces plus mauvais jours, confesse une si grande passion pour le contenant qu’elle en oublie le contenu. Ainsi, du Tricheur, on ne dira jamais assez de bien à propos de son esthétique, soignée dans le moindre détail, de la maquette originale qui pousse le pointillisme jusqu’à respecter le nombre d’or, en passant par la rigueur de fer des agencements de page. Tout exprime l’obsession maniaque pour l’objet et c’est franchement très beau.

En revanche, il faut bien reconnaître que d’histoire, il n’y a guère. Pire : celle-ci fait semblant d’exister en croisant la sombre chronique d’un vol de tableaux à un complot meurtrier fomenté par un mari bafoué. Mais personne n’est dupe : si le récit semble jouer la carte de l’ambiguïté symbolique, un peu à la manière d’un Chabrol, il ne dépasse de fait jamais le prétexte et les jeux de pistes gratuits. Hoquetant volontairement, l’enquête alterne d’édifiantes séances d’interrogatoire et de longues retranscriptions muettes de la scène discutée. Première et seconde parties se chevauchent et s’éclairent mutuellement, multipliant les angles de vues, les avis, les lectures. Un système déjà éprouvé par le scénariste américain M. Bendis (Powers), tout à fait cohérent avec l’oeuvre des deux jeunes Français, nourrie depuis les prémices de détournements formels et autres décalages.

Or, justement, le problème, le point de rupture du Tricheur, tient du fait que tout décalage consiste à faire un pas de coté par rapport à son sujet. Sans objet incarné, le récit s’agite de toute part, s’amuse des codes du polar avec virtuosité, mais pour des raisons impénétrables que l’on finit par lui abandonner. Pour qu’il y ait triche, il aurait fallut que le jeu ait un enjeu. Problème : c’est la gratuite envie de tricher, et non de conter les mésaventures d’un Tricheur, qui a d’abord et avant tout motivé l’entreprise.

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