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3
sur 5

Avec la parution du Cryptomère s’achève la réédition des Naufragés du temps, feuilleton futuriste parmi les mieux dessinés de l’histoire de la bande dessinée, débuté en 1964. Gillon ne le lâche pas vingt-cinq ans durant, même lorsque Jean-Claude Forest, au scénario et aux dialogues des quatre premiers tomes, s’arrête brusquement. Gillon continue, seul, les six suivants.Avec 13 rue de l’espoir, déjà, l’hyperréalisme graphique et « l’endurance » de Gillon éblouissaient. Les Naufragés le place définitivement comme dessinateur hors norme, sans égal. Hors norme tout d’abord par le format de ses planches (la plupart du temps 90 cm x 70 cm) et par l’exigence du dessin ensuite. Le gigantisme de ses originaux ne résulte pas d’une coquetterie d’artiste, mais d’une plage nécessaire pour son trait. À l’opposé de la majorité des dessinateurs réalistes Paul Gillon ne pinaille pas, ne supporte pas la miniature de la case. Son trait, jamais timide, conserve au contraire le souvenir d’un geste franc et ample, il oscille entre calligraphie et précision du dessin d’architecte. Sa stylistique a autant de parenté avec l’épure d’un Chu Ta qu’avec la précision d’un Franck Loyd Wright. Une conjugaison unique. Si certains dessinateurs laissent apparaître le geste (Baudoin, Bernet, Alex Raymond…) si d’autres témoignent d’un goût prononcé pour la rigueur et le détail (Schuiten, Moebius…), seul Gillon sublime la synthèse des deux. Jamais alourdi de détails, le graphisme des Naufragés jongle entre précision (du cadre, des vaisseaux, des personnages) et liberté du tracé.

Il est également de ces dessinateurs qui savent jouer des contrastes qu’offrent le noir et le blanc. Si Wango reste l’album qui, d’évidence, l’installe dans la famille des maîtres que sont Milton Caniff, Franck Robbins ou Hugo Pratt, Les Naufragés se souvient des leçons du clair-obscur aux moments opportuns. Le blanc tranche dans les aplats noirs et découpe des silhouettes, corps prisonniers des débris d’un vaisseau, de mantes religieuses géantes… D’autres fois, nettement plus rares, c’est le noir qui joue le rôle de l’intrus. Le combat entre Cavalieri et Bébé en est un bon exemple, silhouettes sur fond blanc qui jouent la scène telles des ombres platoniciennes projetées contre le mur d’un vaisseau spatial invisible. Drame et distance… Pourtant Gillon ne verse pas dans le démonstratif, n’abuse jamais des effets. Si Les Naufragés s’inscrit, par sa longévité et la filiation esthétique de son dessinateur, dans la petite famille des Flash Gordon d’Alex Raymond et des Pionniers de l’espérance de Poïvet il s’en écarte en même temps par le refus de tout romantisme. Chez lui, la théâtralité ne passe pas par le corps, soumis constamment à l’obsession de l’authenticité anatomique et gestuelle. Ses formidables outils stylistiques, il les développe dans d’autres espaces. Dans le clair obscur qui sert l’angoisse ou l’attente… l’emphase d’Alex Raymond ou de Poïvet est sacrifiée au profit d’une représentation qui ne ment pas. Au lyrisme graphique et l’invention stylistique, Gillon choisit l’impartialité.

Cet hyperréalisme graphique ira jusqu’à réinterpréter les tendances esthétique des époques, nombreuses, que l’aventure traverse. Les villes semblent avoir été conçues par des architectes, les vaisseaux par des ingénieurs… Mais si L’Etoile endormie, premier tome de la série, renvoie aux années 1970 par le design, les costumes et décors, Le Cryptomère, édité lui en 1989, évoque plutôt Mad Max. Stylistiquement, le trait évolue lui aussi. Il passe d’une représentation qui n’oublie pas de souligner l’importance de chaque ombre, de chaque masse noire (L’Etoile endormie en 1974, La mort sinueuse en 1975) à une ligne aérienne où ces mêmes ombres surgissent désormais pour ponctuer les lieux, les ambiances (Terra en 1984, Le Cryptomère en 1989). L’écart -quoique perceptible dans l’apparat, le décor et le style- n’entravera jamais la cohérence de la série. S’il y a entrave (et il y a), celle-ci doit plutôt être imputée à la chaotique genèse de la publication des Naufragés. Les 9 premières pages paraissent en couleurs dans la revue géante (40 cm x 55 cm) Chouchou en 1964. Elles serontredessinées, recomposées et complétées pour devenir deux albums édités en bichromie aux éditions Hachette entre 1974 et 1975. Les humanoïdes associés reprennent ensuite la série dans le giron de Métal Hurlant ; à cette occasion les premières planches change une nouvelle fois de standard et retrouvent la couleur. Pendant une longue période, il n’y aura plus de rééditions. Plus de changements. Jusqu’à ce jour de 2008 où les éditions Glénat décident de remettre au « goût du jour » l’incunable : Réédition, nouvelle photogravure, nouvelle mise en couleur. L’évènement est d’importance puisque chaque tome commence par la préface d’un monstre sacré : Topor, Moebius, Schuiten, Bilal, Boucq… Il s’agit bien évidemment de rendre à ce maître graphique sous-estimé la place qui lui revient.

Pourtant le rendez vous est manqué ! La nouvelle mise en couleur n’obéit guère à autre chose qu’aux lois économiques. Et pourtant, il aurait été si audacieux de le publier dans ce noir et blanc interdit pour lequel le dessin fut toujours pensé. Crime majeur que de standardiser ce qui ne peut l’être, ce qui appartient au patrimoine de la bande dessinée. Certes, la mise en couleur actuelle, réalisée à l’ordinateur, respecte davantage le dessin et les ambiances que celle de l’époque. Mais elle fait également entrer de forces Les Naufragés dans le moule des différentes productions réalistes d’aujourd’hui. De même, avec ces nouveaux albums, au format nettement supérieur à celui des éditions originales, il y avait l’opportunité d’agrandir la reproduction des planches, prendre le pari de mieux faire « sentir » le dessin… Finalement il en aura été tout autrement ! les planches ont conservées leurs dimensions d’époque voire réduites comme dans « le sceau de Beselek » ! le but n’est pas de proposer une meilleure approche mais de coller aux standards des bacs de libraire. Si prometteuse qu’elle a pu être cette réédition reste timide. Cette volonté de normalisation éloigne le lecteurde l’essence même de l’œuvre. Ce dernier, non averti, aura finalement du mérite s’il distingue de prime abord les qualités des Naufragés.