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4
sur 5

Oeuvre culte qui narre les aventures du Dieu des rêves en 12 volumes (dont 3 publiés en France pour l’instant), Sandman est une série qui mérite amplement qu’on s’y attarde, tant les qualités sonores du texte et l’ampleur lyrique de la mise en forme étonnent dans un genre -le comic book- où l’action est souvent battante, mais rarement synonyme de souffle épique.

Métissage improbable entre le Desdichado de Nerval et Ziggy Stardust, la figure du Sandman renouvelle l’imagerie romantique et baroque en la rehaussant d’une pointe de modernité rock’n’roll. Un déhanchement cool de pop star, une peau exsangue et des joues décharnées, un manteau qui sait toujours trouver un filet de vent pour s’envoler de côté façonnent ce super héros au physique ravageur. Mais au-delà de cette allégorie de dandy écrasant, d’un univers protéiforme qui fusionne intimement les mythologies les plus éparses en conservant toute sa cohérence, et d’une aventure homérique ou wagnérienne au choix, la véritable qualité de la série tient dans l’illustration méticuleuse et macabre d’une angoisse sincère : celle du cauchemar, lieu de retrouvailles entre le moi et le réprimé, objet central de toutes les métaphores.

Les seules réserves proviennent finalement d’un travail éditorial négligeant : la traduction assèche le texte de cette substance littéraire si caractéristique des oeuvres de Neil Gaiman -constat d’autant plus appréciable que la série a déjà fait l’objet d’une adaptation de meilleure qualité dans les années 90-, tandis que les albums paraissent dans une complète anarchie chronologique. Si chaque aventure est relativement autonome, l’intrigue comme le cheminement du héros possèdent une logique et une finalité qui supportent mal cette politique. Dès lors, une lecture ordonnée devient presque indispensable. Après le volume quatre et douze, voici enfin le premier qui permet de débuter la série de manière cohérente : par le retour du Dieu déchu dans son royaume, après 70 ans de captivité.

Ces impairs éditoriaux ne doivent cependant pas détourner le public d’une oeuvre phare, emblématique d’un scénariste considéré comme l’un des meilleurs de sa génération. Les souterrains de nos sommes dégorgent d’aventures palpitantes, et si Shakespeare osait clamer « Nous sommes de l’étoffe dont les rêves sont fait »… rien ne reste vraiment moins sûr sous l’aune funèbre du mystérieux Sandman.