5
sur 5

Tous les éléments fondateurs du cinéma de David Lynch sont présents dans L’Etouffeur de la RN 115, sans jamais faire glisser l’ouvrage vers le plagiat. Plutôt baigné de culture française, Mathias Lehmann penche spontanément vers ce surréalisme que l’américain peine le long de son œuvre à effleurer, préférant à jamais les sentiers balisés de la pop culture. Difficile d’entrevoir où s’achèvera son parcours. Premier indice : la route. En interview, si le réalisateur confesse la découverte de noms à la puissance évocatrice (Mulholland drive, puis Lost highway), comme le fondement des œuvres à venir, Lehmann indique de son côté que son livre devait simplement s’appeler « RN 115 ». Une curieuse obsession pour le champ lexical de la route que les deux artistes partagent bel et bien. Dans leurs oeuvres, cette obsession se fait véhicule primordial d’un univers à l’ambiance baroque -fondé sur l’instabilité des repères et le mouvement permanent-, et support d’une culture ou du moins d’un imaginaire collectif. D’ailleurs la transposition de l’inquiétante Highway américaine en RN 115 aurait eu un tout autre impact si l’éditeur n’avait pas jugé bon de modifier le titre pour l’expliciter exagérément. Rongée, la mythologie du terroir qui devait transpirer avant même la première page, finit par s’éclipser totalement. Dommage. Chez le lecteur, les attentes se déportent alors de l’objet route à l’objet tueur, la virée initiatique prends des airs de chasse à l’homme, le récit de voyage de polar. Un détournement dont il vaut mieux être informé. Le second indice, naturellement, est à chercher dans la figure du double démoniaque : le fameux « étouffeur de la RN 115 ». Homme à la caméra dans Lost highway, esprit malin surnommé Bob dans Twin Peaks… les nombreuses formes dont Lynch a vêtu le phénomène n’ont jamais atteint l’absurde auquel s’est attaché Lehmann – sûrement sans le conscientiser d’ailleurs. Son étouffeur, Robert Illot, assassine ses victimes en obstruant leur gosier d’objets insolites (des poulets, des patins à roulettes…) choisis au cas par cas, ce qu’apprend l’enquête en reliant ses motivations aux souvenirs d’enfance. Une dernière indication, cependant, permet d’opposer l’œuvre du français à celle de l’américain sans trop éventer l’intrigue : le rappel de cette logique minutieuse avec laquelle Lynch ficelle ses symboles. Il existe en effet peu de hasard dans ses récits de la folie, et beaucoup de clés. Lehmann, lui, du fait d’un certain esprit surréaliste, paraît moins rigoureux, parce que plus libre. La règle du puzzle parfait brisée, l’écriture automatique en place de l’analyse, c’est un paysage d’inconscient brut qu’il donne à voir. Plusieurs lectures aident à produire du sens, mais elles ne permettent jamais ces reconstitutions de la personnalité et de l’intrigue, promises à l’issue des films de Lynch. La finalité de son « étouffeur » ne tient pas tant dans l’arrivée que dans le cheminement.

Le troisième indice, alors ? C’est… la route, encore, clairement le sujet central, lieu du transit entre destinations, où la réalité s’effondre pour mieux se reconstruire selon de nouvelles règles. Derrière chacune des sorties de la nationale pousse un monde insolite, à l’exotisme anormal. Tour à tour tropiques, Bayou floridien, usines désaffectées ou terrains vagues ; chacune de ces haltes est l’occasion de pénétrer une réalité aux repères tronqués. De l’imager aussi, à l’aide d’un répertoire d’atmosphères toutes plus déréalisées les unes que les autres, dans lesquelles l’angoisse et la folie trouvent le terreau idéal pour se cultiver. Dans ces mondes improbables, comme dans le canal qui les lie, chaque objet, porteur d’inquiétude, se découpe en une part précise d’éclat, un volume précis d’ombre. Un graphisme poussé à son paroxysme par une multitude de rehauts de hachures minutieuses. Chaque page, chaque dessin, témoigne de la répétition monomaniaque de ces traits courts, précis et laborieux. Un travail de titan, une solution à creuser peut-être…

Sans doute, à l’image de son tueur, les choix matériels de Lehmann tiennent-ils plus d’un besoin de cheminement (geste) que de finalité (plastique) ? Une piste se dessine : si le recours à une esthétique de la mise en lumière peut à elle seule justifier le choix de la carte à gratter comme support, l’acte de dessiner, dans ce cas précis, peut par un détournement symbolique s’assimiler à un rituel inconscient. Pas difficile en effet de voir dans le geste -gratter pour percer l’épaisse couche de revêtement noir et laisser apparaître la lumière- l’allégorie de l’analyse psychanalytique et, par extension, de l’enquête policière. Déportant sur la feuille le matériau brut que lui dicte son inconscient, appliquant sur l’objet figé la démarche qu’il n’ose s’appliquer à lui-même, Lehmann révèle une honnêteté absente depuis trop longtemps dans le cinéma prédigéré de Lynch (qu’il est loin le bon temps du précoce Twin Peaks). Plus proche d’une démarche que ne renierait pas Robert Desnos, le dessinateur laisse entre le blanc et le noir de ses pages quelques morceaux d’intimité sincère à dépister. Au lecteur averti d’essayer de les reconstituer.

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here