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Ce précieux recueil de contes noirs, cruels et grotesques, est préfacé par Kiyoshi Kurosawa. Ce seul détail ouvre des perspectives de lecture non négligeables pour le lecteur français peu familiarisé avec l’œuvre de Kazuo Umezu, dont seules les séries L’École emportée et Baptism ont été traduites jusqu’à présent. Le cinéaste fait part du traumatisme provoqué pendant son enfance par la découverte du mangaka, un choc générationnel qui s’est imposé durablement dans la conscience collective du pays. On ne se hasardera donc pas trop en avançant qu’un lien peut être tissé entre les étranges récits de la fin des années 1960 réunis dans La Maison aux insectes et certains films de Kurosawa, parmi lesquels Charisma, Cure ou encore Kaïro. Les mangas de l’un et le cinéma de l’autre offrent l’impression permanente de vaciller sur les bords instables de l’onirisme et de la folie, entre l’inquiétude et la fascination, le réalisme et la démence. Les personnages somnambules avancent dans le récit comme des marionnettes muées par une fatalité invincible, habités ou hantés par des secrets dont l’horreur n’a d’égale que leur familiarité avec certains aspects de nos vies. La raideur du graphisme, particulièrement visible dans la représentation des corps, accentue la dimension cauchemardesque de la narration, sèche et brutale à l’image des destinés qu’elle dessine. La femme immobile au milieu des toiles d’araignée dans « La Maison aux insectes » pourrait être l’emblème de ce hiératisme cataleptique qui menace tous les héros d’Umezu.

La Maison aux insectes réunit en particulier des histoires dont le point commun pourrait être la passion amoureuse. Il ne faut pas se méprendre sur le sens à accorder au mot « passion » : chez Umezu elle est destructrice, très nettement assimilable à une pulsion de mort plutôt que de vie. Le désir y est violent et avilissant ; la jalousie, dévastatrice ; la tentation, corruptrice ; la culpabilité, obsessionnelle. On retrouve là des thématiques familières aux hantises nipponnes liées au couple, à la relation à l’autre, et au sexe, jamais bien simples, toujours très compliquées, surtout lorsqu’elles touchent à une institution aussi problématique que celle du mariage. La plupart du temps arrangé ou tout comme, celui-ci s’y révèle sous son aspect le plus mortifère, le moment d’un basculement dans le monde figé des adultes, des obligations, des lâchetés, des traitrises, des transformations inattendues. C’est pour cette raison que plusieurs récits reposent sur la question du choix, dilemme déchirant entre la bonne et la mauvaise option, si tant est qu’il puisse y avoir une différence entre les deux. Les apparences sont toujours trompeuses, les visages ne reflètent pas d’abord l’inquiétant mystère qui sera couvé par la vie à deux, par cette irruption de l’autre dans son intimité, suivie d’un cortège de misères. « L’Escalier en colimaçon » en fait le résumé, même si – ou peut-être justement parce que – la question du mariage y est rapidement évacuée. L’héroïne renonce à une union prometteuse, mais peut-être trop routinière, pour une carrière dans la chanson qui s’effondre juste après s’être esquissée. La figure du mariage laisse sa trace en creux dans toute l’histoire, à travers le retour inlassable de la seule et unique chanson que le personnage aura jamais été capable de composer, et qui était destinée à son mari pour le jour de la cérémonie. Cette chanson dédiée à son futur époux, elle ne cessera de vouloir l’offrir aux autres comme pour nier la possibilité qu’elle puisse appartenir à un seul. Cet acte d’affirmation ne débouche pas pour autant sur une libération, mais au contraire sur une rupture avec soi – comme s’il ne pouvait pas y avoir plus d’alternative au mariage qu’à la fatalité. Jalouse du succès d’une concurrente, la jeune femme commence à l’imiter à la perfection, devenant peu à peu cette autre dont elle convoite la place, copie conforme tant physiquement que vocalement. Ce personnage palimpseste rejoue ainsi sans cesse la carence de son existence et persiste à chanter mécaniquement son propre refrain, qui se retourne contre elle-même à l’image de l’escalier du titre, comme pour tenter de retrouver ce qui a été perdu. L’amour devient cette chanson dont il est impossible de restaurer l’harmonie, toujours menacée par la cacophonie des superpositions et par l’effacement des identités.

Surtout, La Maison aux insectes interroge les relations de couple à travers le motif de la subjectivité, en particulier celui du passage du temps. « La Bougie » et « La Fin de l’été » jouent sur la relativité de la durée d’une vie à deux. L’art de l’ellipse y trouve tout son sens, capable de résumer une destinée en quelques cases ou quelques planches, écrasant les personnages du poids d’une fatalité ou en les faisant au contraire s’en échapper. Surtout, par un twist magique, il est toujours possible de tout recommencer pour éviter les erreurs commises une première fois – mais la vie répète inlassablement un schéma identique. Revenir à « la fin de l’été » et tout refaire n’est pas une solution, car le problème reste immuable : il faut rejouer le grand sacrifice de la perte de l’innocence, de la fin de l’enfance, de l’adieu à l’insouciance. Passer le seuil de cet été de la vie, c’est se condamner à mort et s’ensevelir dans l’illusion.

Surtout, les histoires d’Umezu sont magnifiques lorsqu’elles reposent sur la subjectivité du regard. Celle intitulée « Le Lien » (qui ressemble dans le principe à Real, le récent film de Kurosawa) en pose le théorème. La relation amoureuse est déchirante en raison de la méconnaissance et de l’incertitude des sentiments de l’autre. Par un subtil et savant jeu de poupée gigogne, l’être aimé finit par vivre dans le regard de celui qui l’aime, devenant comme son rêve et perdant par là sa propre réalité. Ainsi, les yeux de l’amour font œuvre de réification, transformant toujours le compagnon en objet (de désir, de haine, de crainte). Ce récit, comme celui de « La Maison aux insectes », met aussi en scène la réciprocité de ce principe à travers de brutales ruptures de points de vue, aussi surprenantes que fascinantes. Les subjectivités entrent alors en conflit et en concurrence, laissant le lecteur dans une posture inconfortable qui l’empêche de trancher sur la réalité objective des faits. Le récit éponyme du recueil est incontestablement un chef-d’œuvre en la matière. On comprend alors que vivre dans le regard de l’autre, c’est se déposséder de soi-même, c’est dépendre de ce dont on s’est convaincu, c’est croire détenir la vérité alors que l’aliénation a déjà asséché l’âme. En passant d’une focalisation à l’autre, en n’élucidant jamais vraiment une hallucination cauchemardesque (« La Tête »), en faisant se croiser les regards sans pour autant les faire se rencontrer (« Les Yeux », magnifique), Umezu nous fait entrer dans le territoire piégé des passions subjectives, où il est impossible de départager le vrai du faux. Voir l’autre, regarder à travers ses yeux sans parvenir à s’y glisser complétement, ce n’est déjà plus s’appartenir, c’est mettre un pied dans la folie.