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sur 5

Depuis Livret de Phamilles (1995), authentique portrait de l’artiste en père confronté à sa progéniture et à un processus créatif hésitant, Jean-Christophe Menu s’était retiré dans l’ombre sans cesse grandissante de L’Association, qu’il décrit précisément comme une hydre ricanante et invulnérable. Le succès rencontré par les publications ambitieuses de ces iconoclastes de la bande, le projet insensé (suicidaire ?) que constituait Comix 2000, les cérémonies liées aux dix ans de L’Association (voir L’Association au musée, exposition préparée par les bons soins de Jean-Pierre Mercier au CNBDI et visible lors du prochain festival d’Angoulême), soient autant d’écueils que Menu a consciencieusement franchis pour livrer une anthologie de ses « hors-d’œuvre » ou planches tirées diversement de Psikopat, des Cahiers de la bande dessinée ou du désormais introuvable Mune comix.

De ce joyeux foutoir émerge cependant une étrange unité due en grande partie à un univers fantasmatique unique. Les hommages, en préambule du recueil, à Mandryka ou à Georges Herriman, le génial créateur de Krazy kat, annoncent clairement les partis pris esthétiques de Menu. La Mune, fidèle compagnon et idéal féminin (?) de l’auteur, éclaire ce monde où se côtoient des personnages aux patronymes déconcertants (citons Lapot, cousin éloigné et déjanté du Lapinot de Trondheim ou Plumaga Plupürrh, probablement échappé d’un album kobaïen de Magma et qui porte le même pull marin que son créateur).

Le graphisme de Menu, qui privilégie les manifestations d’un déséquilibre et d’une folie latente à la manière d’un Max Ernst, est forcément en devenir sur les quinze années que restitue le recueil (1984-1999), mais cette œuvre retrace précisément la naissance d’un style et d’un mythe personnel. Si nous sommes encore loin de la maîtrise affichée dans Livret de Phamilles, et si la qualité d’ensemble des planches proposées se révèle inévitablement variable, les réflexions de Menu sur les tenants de la création et les enjeux qu’elle implique (voir sa délirante mais remarquable interrogation sur le pouvoir omniscient et tyrannique du narrateur dans Momo, Pompon et Jamou contre Narrator) n’en présentent pas moins un intérêt certain pour apprécier les futures dispositions artistiques de l’intransigeant et néanmoins indispensable architecte de L’Association. On attend désormais avec d’autant plus d’impatience son nouvel opus autobiographique.