Pierre Maurel a initié avec Black Bird un passionnant travail consistant à aborder des questions politiques à travers les « mauvais genres » de la fiction populaire. Le futur dystopique de Black Bird (L’Employé du Moi) permettait d’évoquer la question du « contrôle de la parole » (la mainmise des grands groupes industriels sur l’édition), telle qu’elle était analysée par André Shiffrin dans ses essais ; Post-mortem était un zomblard en bonne et due forme qui abordait la question du dumping social, tandis que Tabula rasa (Gallimard) convoquait la bonne vieille figure du mutant pour mieux évoquer les risques liés aux pollutions alimentaires. La réussite de ce travail semble tenir à plusieurs choses. D’abord, la méthode de Maurel permet d’aborder de manière divertissante des sujets dont, il faut bien avouer, personne n’a très envie d’entendre parler – on est généralement ou trop conscient de ces problèmes (en particulier lorsqu’on est directement concerné, et dans ce cas-là le rappel peut être douloureux) ou au contraire pas assez, et quitter la béatitude peut être tout aussi difficile. Il y a par ailleurs semble-t-il chez l’auteur un vrai respect – un amour, serions-nous tenté d’écrire – des genres abordés, malgré la dimension « utilitariste » de son projet artistique ; des genres à qui il rend leur dimension subversive originelle, souvent gommée par les remakes hollywoodiens récents.

 

Avec Iba, Pierre Maurel s’attaque cette fois-ci aux histoires de fantômes, en particulier aux déclinaisons asiatiques du genre : on pense au cinéma d’Hideo Nakata (Ring) pour le mode de représentation et d’apparition du spectre, mais aussi aux bandes dessinées de Kazuo Umezu (L’Ecole emportée) pour le rapport à l’enfance. L’auteur traite ici de nouveau et assez subtilement une question sociale prégnante – l’extrême pauvreté, son refoulement géographique et psychologique et le un sentiment de culpabilité collectif qu’elle produit –, au détour d’un récit construit de main de maître, tout à la fois dérangeant et émouvant, et bénéficiant en outre du remarquable talent de Maurel pour dessiner le quotidien et faire parler une jeune femme d’aujourd’hui. Signalons enfin qu’Iba fait partie, avec Le Sourire de Rose de Sacha Goerg, des premières livraisons hardcover de l’excellente revue numérique Professeur Cyclope. En attendant Le Teckel d’Hervé Bourhis et Les Pénates d’Alexandre Franc et Vincent Sorel, tous deux très recommandables.

 

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