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3
sur 5

Les éditions Urban Comics ont donc repris la publication de cette série essentielle dans l’œuvre de Brian K. Vaughan, une fresque politico-SF au beau milieu des années 2000, adoubée par les frères Wachowski, et qui avait ouvert à l’auteur les portes d’Hollywood : il participa avec succès à l’écriture de Lost au moment où la série commençait à s’essouffler. Publiée en 50 épisodes de 2004 à 2010, Ex Machina reçut en 2005 un Eisner Award dans la catégorie Best New Series, mais n’avait jamais été publiée dans son intégralité en français : cette édition en cinq volumes forts, dont vient de paraître le deuxième, est l’occasion de se rattraper.

Basée comme beaucoup d’œuvres des Naughties sur le trauma du 11 septembre, Ex Machina répond à la question un peu naïve que se posent les Etats-Unis au lendemain des attentats : que sont devenues leur toute-puissance et leur invincibilité ? Ou encore : que foutaient les super-héros ce jour-là ? Dans Ex Machina, il y en avait bien un, de super-héros : Mitchell Hundred, trentenaire new-yorkais, capable depuis son contact avec un bidule extra-terrestre de parler et de commander aux machines, et œuvrant sous un nom de cape délicieusement désuet fleurant bon l’Âge d’Or : l’« Illustre machine ». Mais il ne parvient à sauver qu’une seule des deux tours du WTC, et si celle qui reste est le symbole de sa réussite, celle qui manque est marque de son échec. Décidant de déplacer le terrain de la lutte, et profitant de son immense popularité, il tombe le masque et se lance en politique, ne tardant pas à être élu maire de New York.

Commence alors une drôle de mise en abyme du rôle de super-héros, avec ce Clark Kent sans costume essayant de sauver le monde depuis ce panier de crabes qu’est le monde politique, entre bonnes intentions et amères réalités, grandes réformes et grosses couleuvres. On sait gré à Vaughan de mettre franchement les pieds dans le plat, en confrontant son petit bonhomme idéaliste, vaguement démocrate mais franchement de gauche, aux grands événements de l’agenda US des années 2000, depuis l’élection litigieuse de Bush jusqu’à la Guerre d’Irak, en passant par le mariage gay et les menaces d’attentat ; une confrontation aux faits qui ne s’épargne aucun sujet glissant, comme dans ce portrait d’un dignitaire juif américain ramenant systématiquement le conflit israélo-palestinien sur le tapis pour ne rien concéder aux Musulmans new-yorkais. Vaughan confirme son habileté à tisser des intrigues à partir de conflits idéologiques concrets – une aisance déjà constatée dans Y, Le Dernier homme, qui a pourtant peut-être un défaut : l’ensemble paraît un peu daté (c’est fou ce qu’il se passe comme choses en dix ans).

Le scénariste avait en tout cas trouvé en Tony Harris le dessinateur parfait pour mettre en images son histoire : dans un style roman-photo extrêmement réaliste (Harris travaille ses cases à partir de photographies dans lesquelles des figurants prennent la pose), le dessinateur nous donne à voir une suite de saynètes très (parfois peut-être trop) calibrées, comme un vaudeville aux attitudes exagérées, avec sa collection d’expressions faciales d’une précision assez rare, presque ridicules tant elles sont figées, et qui fait de ce monde politique une vaste scène où les hommes ressemblent à des pantins exubérants récitant un texte, pas si éloignés finalement de cet univers grandguignolesque des super-héros en costumes, qui a finalement fait lui aussi beaucoup de promesses. Autant que le scénario, c’est donc le dessin qui fait ici satire. Une chouette fable, en somme, sur nos années Bush/Sarkozy, dont il nous tarde de connaître le dénouement – dans la BD comme dans la vraie vie.