720 pages pour raconter une réunion de famille : le programme a de quoi donner des sueurs froides même au lecteur le mieux disposé. Mais Dash Shaw, jeune auteur américain qui signe là, à 25 ans, sa première oeuvre d’importance, relève brillamment le défi. On ne voit pas les pages défiler – à part peut-être lorsqu’il s’agit de manœuvrer l’ensemble. Pour raconter l’histoire de cette famille qui se réunit pour le divorce de ses vieux parents après quarante ans de vie commune, l’auteur déploie une inventivité graphique et une créativité narrative qu’on n’a pas connues, allez, depuis Chris Ware et son incroyable Jimmy Corrigan. La parenté entre les deux albums n’est pas qu’une question d’épaisseur : on retrouve dans les deux cas un souci d’exhaustivité qui confine à l’obsession, et qui exerce sur le lecteur une fascination troublante, ne serait-ce que par le travail titanesque et quasiment maladif qui est à l’origine de ces deux oeuvres.

Mais là s’arrête le parallèle : alors que Jimmy Corrigan était influencé par toute la culture du comics américain, le trait de Bottomless belly button parvient à se libérer de toute référence et à retrouver une authentique sensibilité. Le plaisir alors n’est pas celui que trouve l’esprit à un récit entièrement régulier, complètement cohérent tant du point de vue narratif que graphique – comme c’est encore le cas chez Ware. Dash Shaw satisfait bien sûr à une systématicité absolue : la même abstraction du dessin est tenue tout du long. Mais c’est bien normal pour un récit d’une telle ampleur : sans un minimum de cohérence et de stylisation, il perdrait à coup sûr son lecteur dans des détails inutiles. Et ce n’est qu’à partir du moment où l’on saisit que le minimalisme de ce Nombril sans fond n’est pas qu’une écriture graphique artificielle qu’apparaît, lumineux, le véritable souci de l’auteur. La séquence inaugurale, qui recense les différents types de sable selon les lieux où il se trouve, en est comme l’archétype : l’auteur collectionne les impressions comme un entomologiste les papillons. Ce n’est pas une nostalgie ringarde et creuse qui le conduit à cataloguer ces moments fugitifs. Il traque, avec un soin maniaque, les traces du vécu, la densité et l’épaisseur des sentiments. L’éclatement des séquences, le morcellement de la narration ; bref, tout le formalisme de l’album, n’est que la conséquence de cette préoccupation de fond : comment la bande dessinée peut-elle rendre compte de l’intime ? Le dessin doit donc relever la gageure de faire comprendre au lecteur les sentiments des personnages sans se voir redoublé par une explication fastidieuse. C’est une solution très proche des littératures potentielles ouvertes par Georges Pérec dans Espèces d’espace et Tentative d’épuisement d’un lieu parisien que Dash Shaw a mise au point : comme un arpenteur, il s’agit de relever très exactement la géométrie des mouvements du corps et des relations entre les individus, sans rien omettre, précisément parce que tous les gestes et toutes les attitudes sont les signes révélateurs des impressions de chacun des membres de la famille. De cette méthode, l’ouverture de la deuxième partie de l’album en est la démonstration : par un long zoom, on passe du plan architectural complet de la maison où se déroule l’action à l’action elle-même. L’impression qu’en retire le lecteur est à la fois forte et ambiguë : une ambition aussi absolue force l’admiration. Mais ce plaisir ne peut être que très intellectuel, on admire l’entreprise. Pire, on se sent pris de vertiges tant cette quête maniaque se révèle irrémédiablement vaine. Il faut être ou fou ou génial pour espérer épuiser tous les points de vue sur une même situation. Bottomless belly button s’en sort admirablement. Au lieu d’en rester au minimalisme sentimental de la pire veine du cinéma français, il inclut l’étrange et le bizarre, avec la figure de ce personnage à tête de grenouille tout droit sorti d’un Dan Clowes. L’impression, même dans la famille la plus banale, est toujours un décalage. Il y a des failles dans cette géométrie de l’intime, par lesquelles le malaise s’infiltre insidieusement. Les indications quasi chorégraphiques de Dash Shaw se remplissent alors d’une épaisseur angoissante, dans laquelle on retrouve toute la force, encore, d’un Jimmy Corrigan. Vous avez dit génial ?

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