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Avant même d’ouvrir le livre, l’objet s’annonce d’une folle ambition. Ces 216 pages intégralement imprimées en riso et assemblées main, recouvertes d’une somptueuse jaquette sérigraphiée aux couleurs minérales de la fin du monde, suggèrent d’emblée un goût prononcé pour le Do it yourself et le travail collectif bien mené. Séverine Bascouert, Bettina Henni, Alexis Beauclair et Sammy Stein avaient édité en juin 2014 la première livraison de cette revue protéiforme qui s’était astucieusement glissée dans le top 10 de Chro et se nommait alors Lagon. Les éditeurs expliquent en préambule de cette nouvelle parution un changement de cap assumé : « Sous le Lagon bleu, dans les replis de l’océan, un îlot attendait de remonter à la surface. Un an plus tard : l’éruption, les nuages de fumée, les coulées de lave et de boue. Volcan. (…) » Objet assez inquiétant chez Hergé, le volcan n’annonce pas ici l’extinction mais au contraire l’ébullition salutaire d’une jeune création ambitieuse, une ouverture à tous les horizons possibles par la réunion de 30 auteurs internationaux dont les pages ont été réalisées sans contraintes ni thème imposé. 

À l’image de l’objet, le line-up est en effet impressionnant. Des univers radicalement différents se frottent les uns aux autres, chacun introduisant des couleurs, des techniques, une narration et un système distincts qui rappellent à quel point la publication collective, à l’image de la défunte presse de bande dessinée, peut se révéler propice à la découverte et à la surprise. Une « cassure » intrigante se produit ainsi chaque fois que commence un nouveau récit, comme le bras d’un tourne-disque sautant à chaque changement de plage pour ajouter une nouvelle dose d’inattendu. Dans « Véronique », de Tom Lebaron Khérif, une femme seule, peut-être délaissée, hante un intérieur surchargé d’ennui et de lenteur, et la seule créature vivante qu’elle pourrait rencontrer semble être une araignée descendue à sa rencontre du plafond. Suivent quelques pages de Fantomah, de Fletcher Hanks, dont la facture vintage mêlée à l’impression en riso fonctionne particulièrement bien, puis quatre pages presque abstraites de Stefanie Leinhos, chacune composée d’un même gaufrier de neuf cases habillé de coulées rouges, jaunes, noires et blanches qui occupent la grille et la débordent sans cesse.

Yûichi Yokoyama et Acacio Ortas côtoient Ollie Schrauwen (dont le Arsène Schrauwen paraît à la rentrée à L’Association), et l’Américain C.F. propose un retour à la terre en noir et blanc mâtiné de rose pétaradant non loin de sa compatriote Aidan Koch, dont les quatre pages formulent avec intelligence toute la difficulté de l’expression et de l’écoute. Les talents français sont aussi présents en nombre : outre les animateurs de la revue, Lasse & Russe, Jérémy Piningre et Jeremy Perrodeau livrent des pages remarquables, tout comme celles, très drôles, de Léon Maret (un auteur dont on devrait reparler assez vite), qui figurent un voyage spatial teinté d’amnésie sur une planète habitée par des chèvres. Hugo Ruyant, de son côté, continue de bouleverser l’œil avec ses pages aériennes et liquides qui font se rencontrer un dessin jeté et des élévations architecturales travaillées à l’ordinateur. Comme Louis Granet et Baptiste Virot, deux autres auteurs présents dans la revue, Ruyant représente des personnages en mouvement, pressés par le temps et visiblement animés par une quête. Comme si le volcan suggérait ici une irrémédiable urgence, l’agitation, la chute des corps… Difficile toutefois d’aller beaucoup plus loin dans ce jeu consistant à traquer les thématiques pour tenter de relier les pages des uns et des autres, et l’exercice ne viserait d’ailleurs sans doute qu’à une réassurance illusoire devant l’étrange beauté de ce qui est donné à lire. Mieux vaut peut-être alors avancer à tâtons et sauter dans l’inconnu pour pouvoir distinguer, séquence après séquence, les effluves de cet étonnant bouquet d’expérimentations volcaniques.

VOLCAN-07-Leinhos

VOLCAN-03-Ruyant

 

VOLCAN-27-Tsemberlidis

Il faudra tout de même batailler un peu pour se procurer son exemplaire de Volcan. Ceux mis en vente sur le site de la revue ont disparu en moins d’une journée, et les quelques centaines (dizaines ?) d’exemplaires restants seront visibles uniquement dans certains salons – la NY Art Book Fair en septembre, et sans doute Angoulême en janvier.