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Après de récentes sorties d’excellente facture (La Chenille de Maruo, Le Vagabond de Tokyo…), Le Lézard Noir continue à éditer ce que l’on a envie de nommer de l’anti-manga : de la bande dessinée japonaise aux antipodes des idées reçues sur le genre. Aux antipodes, c’est-à-dire à la fois l’exact contraire, mais aussi la face la plus extrême de ces mêmes idées reçues. Le manga est violent ? Ici, la violence est exacerbée, à un point tel qu’elle en devient cathartique, voire ridicule. Le manga est une affaire de cul ? Ici, le cul et la sexualité sont montrés avec une crudité incomparable, mêlant cruauté sadienne et érotisme esthétisant.

Ax, la bande dessinée japonaise dévoile ainsi ses manières les plus inattendues, allant du plus brut et brusque au plus raffiné, en l’espace de 400 pages, qui tentent une cartographie quasi exhaustive des auteurs les plus intrigants ou passionnants du Japon underground. Qu’est-ce que ce livre permet de voir du Japon, que l’on ignorait ? « Peut-être une bande dessinée finalement assez éloignée des codes mangas qu’on a l’habitude de voir », répond Stéphane Duval, l’éditeur français du livre. « Une bande dessinée parfois très européenne, comme chez Hiroji Tani ou Shimada, assez onirique et souvent franchement crue et décomplexée. On est très loin du manga pour les ados et du roman graphique à la ligne claire. C’est un prisme intéressant pour appréhender différemment la société japonaise un peu hermétique. Et ça complète en tout cas la vision qu’on peut en avoir à travers le cinéma indépendant japonais qu’on redécouvre en France depuis quelques années ».

Ax sont inconnus pour la plupart, excepté l’immense Tatsumi dont on peut lire ici une histoire qui donne en quelque sorte le ton de ce qui est exploré dans l’ensemble du livre : tenter de saisir, en le dessinant, ce qui fait la singularité d’une vie vouée aux marges. Marges de l’existence, sociales, sexuelles, mentales : Ax est d’abord, avant même d’être japonais, une anthologie de tout cela, qui organise une multiplicité de strates mettant en jeu la condition humaine lorsqu’elle est confrontée à ses propres dévoiements et déviances. Surtout, le livre impressionne en puisant dans une quantité de styles et de formes. Sans se limiter à une idée unique de la bande dessinée, Ax propose au contraire une foule d’expériences visuelles et graphiques, pointant bien que l’idée même de manga comme objet singulier est totalement obsolète. Le manga, vu ici, est pluriel, complexe, souvent entaché par une atmosphère désenchantée, délétère, qui montre un monde tout en folie(s).

Le projet d’Ax, au fond, est de rassembler une matière riche qui donne à voir la pluralité de ce qui se passe au Japon. Une manière de rassembler ce qui est difficilement éditable autrement, hors du pays. Stéphane Duval : « beaucoup d’auteurs mériteraient d’être publiés en France mais les chiffres de ventes du manga indépendant, expérimental ou de l’ero-guro restent assez modestes chez nous. Ils ne sont en tout cas pas suffisants pour prendre le risque d’éditer ceux qui vendent parfois seulement quelques milliers d’exemplaires au Japon. L’anthologie est un bon compromis qui permet une entrée en matière variée et qui donne une vision honnête et plurielle de cette création en marge du manga mainstream… J’ai proposé en ce sens une compilation à l’éditeur, Mitsuhiro Asakawa. Quand je l’ai recontacté après quelques mois, un projet similaire avec Sean Michael Wilson (l’éditeur américain de l’anthologie, déjà sortie aux Etats-Unis il y a quelques mois) était déjà bien avancé et j’ai choisi de reprendre cette sélection, très cohérente et variée ». Pas de doute, la découverte de l’underground japonais commence bien ici : Ax est une somptueuse porte d’entrée vers un beau continent graphique, à l’excitante noirceur.