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3
sur 5

Dans un monde idéal, il n’y aurait, pour classer les mangas, que l’équilibre parfait du shônen (manga pour garçons) et du shôjo (manga pour jeunes filles), comme un Yin et Yang masculin/féminin qui imposerait ses règles sur la bande dessinée japonaise. Pourtant, observons attentivement le symbole du Yin et du Yang : il y a un petit rond blanc dans le demi-cercle noir, et inversement… Un peu de Yin dans le Yang, un peu de Yang dans le Yin… comme il y a souvent un peu de shôjo dans le shônen et vice-versa. Comment expliquer, sinon, que certains mangas pour jeunes filles attisent la convoitise des garçons, et que certaines adolescentes craquent pour un bon vieux jidaigeki des familles à la Kenshin ? Le génial Utena, sorte de chaînon manquant entre les Monty Pythons et la poupée Barbie, en est l’exemple le plus évident… Malgré ses couleurs rose Mattel et ses intrigues sentimentales cucul, il y a quelque chose, sans doute ces « subtiles » allusions lesbianiques réveillant le cochon qui sommeille en chaque hétéro-beauf, quelque chose qui nous attire irrémédiablement vers une œuvre qui devrait en toute logique nous rebuter.

Card Captor Sakura (CCS) ne fonctionne pas vraiment dans le même registre. C’est bel et bien du shôjo pur jus, made in CLAMP, studio de mangaka-women spécialisées dans le genre. CCS s’adresse surtout aux petites filles, et le fait d’y jeter un œil pourrait presque frôler la perversité. Pas le genre de manga qu’on aimerait nous voir tenir entre les mains dans le métro, pour être honnête. Un échantillon bien représentatif d’un sous-genre du shôjo, le « magical girl », mettant en scène une petite fille aux pouvoirs magiques, Sakura, chargée par une petite bestiole pokemonesque, Kelo, de récupérer de redoutables cartes créées par le sorcier Clow Lead.

Pourtant, une fois de plus, il ne faudrait surtout pas se limiter à des conclusions hâtives… Cette quête des cartes mignonnette est finalement bien accessoire. D’ailleurs, dès le tome 6, Sakura s’est acquittée de sa tâche. Ne reste plus, dès lors, si on excepte une intrigue forcément à rallonge, que les relations étrangement tendancieuses qu’entretiennent les personnages de la série entre eux. Tout le monde est à peu près attiré par tout le monde, sans aucune distinction de sexe… C’est trans-genres en diable, quand bien même ces attirances bisexuelles seraient désamorcées par des explications mystico-magiques… Tel personnage est influencé par la lune, il sera attiré par un caractère solaire, etc. N’empêche, cette indifférenciation des genres accentuée par une androgynie exacerbée des personnages confère aux protagonistes de CCS une sorte d’abstraction sexuelle… asexuée ! Les désirs physiques sont remplacés par un érotisme spiritualisant qui cache bien mal les intentions nettement plus libertines des mangakas. CCS est une sorte de gigantesque partouze queer platonique destinée aux… fillettes ! Rien que pour ça, et pour l’humour -volontaire ou involontaire ?- que ses marivaudages new age provoquent, la série vaut le déplacement…