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Retour au village de V. (ernet-les-Bains) pour Alex Barbier et sa cohorte de perversions au quotidien. Dans ce chaos toujours admirablement ordonné par la main du maître, on a peine à trouver un fil conducteur, ce sens auquel Barbier tient tant. Et ce n’est guère une énième et modeste exégèse qui saurait ouvrir une brèche dans cette écriture graphique aux richesses inépuisables. Nous retrouvons donc le maire de V., loup garou à ses heures, et principal destinataire des missives qui sont retranscrites ici. Ernest P., retraité, rend compte des étranges phénomènes auxquels il est confronté en observateur prudent (« La vérité m’oblige à dire que ce jeune homme était bouffi de sang, et qu’il avait des ailes de libellule géante, et qu’il est parti par la fenêtre »). La toute jeune Marie Adrénaline, Zazie hautement délurée, envoie son journal même, témoignage brut d’ébats placés sous le signe de Francis Bacon (« Maman est venue aussi car elle aime bien le boyau de Micky LERANGERS aussi et ça me fait rire »). Quant au Professeur Apfelbaum, il se mue en peintre pour dévoiler au maire les caractéristiques physiologiques du Vampire, nouveau venu dans la communauté.

La quête du Professeur est de loin la plus intéressante, qui pénètre le vampire au sens propre, depuis le haut du crâne (« base of the skull with cranial nerves ») jusqu’au genou (« ligaments of the knee joint »). Chacune de ces pauses anatomiques donne lieu à l’étude d’une psyché, âme aux motifs inavouables mais dévoilés par les splendides aquarelles de Barbier via Apfelbaum. Dans cette série de représentations éclatées, qui scindent rigoureusement la page en deux cases de taille égale, Barbier pousse à son extrême le rapport entre intériorité et extériorité, entre folie auto-déclarée et étude entomologiste de cette folie. Le résultat est comme d’habitude, avec Barbier, saisissant. Le bonhomme maîtrise son art et sa démarche est toute burroughsienne. De même que l’ex-beat, il fait un fou extrêmement, voire trop présentable. Faire exploser les frontières du discours, discours graphique ici, pour mettre à mal le médium bande dessinée et le pousser plus avant, tout le secret de Barbier est là. Pas d’hermétisme chez lui, tout est ouvert vers l’extérieur (il suffit de comptabiliser les fenêtres présentes à chaque page). Le sens apparaît de lui-même, enfoui dans une lecture qui opère sur deux plans, visuel et narratif. Et l’humour n’est jamais très loin, tout comme chez le vieux Bill. En témoigne cette nouvelle victime du vampire, « le peintre et dessinateur de B.D. bien connu, habitant F., retrouvé fesses à l’air, jugulaire au vent ».

L’art de Barbier semble avoir trouvé un équilibre parfait. Comme il le concède lui-même, la disparition des phylactères ouvre des perspectives infinies à son dessin, dont le carnaval des teintes oscille entre un inquiétant rouge violacé (le vampire n’est jamais loin) et le vert tranquille d’un Monet ou d’un Sisley. Les obsessions sont toujours là, merci pour elles, mais lire trop sérieusement Autoportrait du vampire d’en face et c’est l’asile assuré. C’est le sort réservé au pauvre Ernest, notre retraité, qui voit sa femme, Mamie Nova aux yeux vides et à l’air androïde, sortir chercher des infirmiers. A notre connaissance, la première victime raisonnable recensée du monde de V. Sans doute pas la dernière.