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Le plus doué des scénaristes actuels de la bande dessinée ouvre le nouveau siècle par l’apocalypse. Après les chocs de V pour Vendetta et des Watchmen, Alan Moore a consacré près de dix ans à cette somme (plus de cinq cents pages), biographie rêvée et fantasmée (?) de Jack l’Eventreur. Dépassant de très loin le simple cadre de l’enquête policière -mais avec Moore, pouvait-il en être autrement ?- , From hell (lieu rédactionnel d’origine, à en croire son auteur, de la seule lettre authentifiée du tueur) fait de Jack l’agent de cette apocalypse mais aussi le fondement de notre modernité. Le motif même des meurtres est pourtant déconcertant de simplicité : le petit-fils de la reine Victoria a conçu un bâtard avec une fille du peuple acoquinée avec des prostituées. Ces dernières, au nombre de cinq, envisagent de faire chanter la Couronne, ce que la reine ne saurait supporter. Elle confie alors à son chirurgien, Sir William Gull, le soin de régler le problème et de lui éviter un abominable camouflet. Commence alors, en cet automne 1888, une plongée au cœur de la folie. Sont convoquées les figures du satanisme, de la franc-maçonnerie et de Dionysos. Etrange syncrétisme, qui trouve en Gull un réceptacle dépassant les limites de l’humaine raison.

From hell est une œuvre monstrueuse de créativité, de génie et de pulsions cathartiques. A l’issue d’une lecture dont on ne peut sortir indemne, au détour de rencontres insolites avec John-Elephant man-Merrick, William Blake, Oscar Wilde ou encore Aleister Crowley, maître es magie noire du guitar hero Jimmy Page et du cinéaste Kenneth Anger, la dimension visionnaire de l’ensemble éclate à nos yeux. Jack-William fait de ces meurtres son Grand Œuvre, en se rangeant derrière la coupe tutélaire de Baal, d’Horus et surtout de Dionysos. Au cours d’une promenade hallucinante au cœur de Londres, en compagnie de son cocher et âme damnée, qui révèle la finalité effrayante de Jack, Gull ouvre la voie au déferlement d’un mal sans fin. N’assistons-nous pas, dans la séquence immédiate, à la conception d’Adolf Hitler, étrangement contemporaine de ces événements ? A la manière de V ou d’Adrian Veidt dans les Watchmen, Gull se mue en démiurge absolu d’un temps passé, présent et à venir. Traversé de fulgurances qui annoncent un monde déshumanisé, il croise peut-être Patrick Bateman lorsqu’il se retrouve projeté brièvement dans une entreprise aux airs de multinationale ou de start-up (« Vous n’avez pas d’âmes, avec vous je suis seul », crache-t-il aux employés).

Ce scénario éblouissant de Moore trouve un écho non moins étonnant chez Eddie Campbell, dessinateur australien méconnu. Son graphisme fouillé en noir et blanc, parfois difficilement lisible, offre une représentation poisseuse qui sied à merveille au Londres victorien de Moore, de même que les teintes flamboyantes de Dave Gibbons viciaient ironiquement l’univers comics des Watchmen. La science géométrique du scénariste offre une architecture complexe et ordonnée où retours en arrière, digressions et anticipations sont rythmés par un tempo graphique angoissant.

Le vieux fonds nietzschéen de Moore (Gull n’est-il pas un dionysiaque, tel qu’il est défini dans Le Gai savoir, « l’être le plus débordant de vie, dieu ou homme, capable non seulement de regarder l’énigmatique et l’effrayant, mais de commettre aussi l’effroyable et de se livrer à n’importe quel luxe de destruction, de bouleversement, de négation ») offre pourtant une échappatoire à cette œuvre qui reflète l’enfer. Alors que Gull, à sa mort, finit par se fondre dans le cosmos et par devenir un mythe, il vole jusqu’à une maisonnée où il retrouve ses victimes, redevenues enfants, à l’abri d’un sein et d’une chaleur maternels. Scène saisissante où le lecteur est appelé par l’auteur à s’engager, comme l’espoir d’un éternel retour.