3
sur 5

Après avoir bu les eighties jusqu’à la lie dans la production electro, c’est au tour des rockers de nous asséner leur obsession pour le son fuzzé des sixties (disons pour résumer la période 1968-1973) et de briguer le temple de la hype garage, enrobé d’une fashionerie-arty qui fleure bon la caricature. Il ne paraîtrait donc pas surprenant que Moon Duo vienne bientôt alimenter les bandes-sons des boutiques de prêt-à-porter du Marais et les défilés de marque soucieuse d’une image « rock et glam » relevé d’une touche goth. Ce deuxième album de Moon Duo, enregistré à Berlin, part d’intentions aussi lisibles que sur leur précédent LP Escape : transformer la dynamique du boogie-rock américain le plus primitif en un vigoureux mantra motorik et réciproquement, sans autre prétention que de restituer ce feeling rock’n’roll teinté de fumeroles opiacées qui abreuve toujours le « canal historique » (l’axe Stones-Silver Apples-Velvet-Neu!-Suicide, déjà poursuivi par Spacemen 3, Loop et Electronicat dans les années 80-90).

Couple charismatique qui incarne par excellence la coolitude rock druggy, Ripley Johnson (guitariste et chanteur des Wooden Shijps) et sa compagne Sanae Yamada se jouent des restrictions formelles: leurs compos se resserrent systématiquement sur des riffs graillonneux et distordus réitérés ad nauseam, des boucles de percussions non moins répétitives, un chant noyé dans le delay et un synthé métronomique bloqué sur le preset farfisa. Si la vélocité hypnotique de ce psych-rock un brin old fashion ravive parfois le souvenir de ses prédecesseurs, il se dispense d’en renouveler les conventions pour lui faire accéder au stade supérieur, hormis un soupçon de stoner qui pointe par moment le bout du nez. L’allégeance à cette griffe retro montre assez vite ses limites: par ici, un décalque de Suicide (Escape, In the Sun), par là un coup de Spacemen 3 saupoudré de Neu! (Scars, When you cut), ailleurs les ombres fantômatiques du Velvet et de Gun Club (Goners). Ces références ont tout pour plaire, mais pour l’originalité formelle, on repassera. Et ce jusqu’aux fondus qui viennent clore le mixage, finalement bien sage et plan-plan comparé aux concassages dada-blues du regretté Beefheart ou à la radicalité krautrock des sixties dont le groupe se revendique.

Depuis l’avènement du tout-numérique et du home-computer, tous les groupes garage au goût du jour semblent courir après cette « patine vintage » et ces riffs de blues en gamme mineure brouillés derrière un écran de phaser ou de fuzz qui finit par apparaître comme un gimmick superficiel, délesté de toute capacité d’innovation. Dans un état d’esprit similaire – du classic-rock décliné en boucle jusqu’au drone hypnotique – des formations comme Endless Boogie, Psychic Ills ou Religious Knives leur mettent la dragée haute les doigts dans le nez. Quoiqu’efficaces et bien enlevés, et même si l’on devine que c’est en live et non sur disque que cette ferveur rock’n’roll prend véritablement son envol, les morceaux de Moon Duo s’obstinent un peu vainement à tourner comme des derviches autour de trois accords syndicaux, à la vitesse de croisière d’une Buick décapotable ou d’une Harley rutilante qui traverse la route 66 sous un soleil de plomb. Rien de neuf sous le soleil, justement.

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