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Pourquoi, depuis des millénaires, la galaxie de Gheera est-elle vouée au tissage de tapis de cheveux ? Pour ses habitants, la réponse est évidente : ces chefs-d’œuvre, labeur d’une vie, sont destinés à orner le Palais des Etoiles, légendaire demeure de l’Empereur, divinité omnipotente, omnisciente et omniprésente, au moins dans l’esprit de ses sujets et dans les sermons de ses prêtres. En revanche, pour les rebelles du Vent Silencieux, qui depuis une vingtaine d’années l’ont miraculeusement renversé et qui depuis n’ont eu de cesse de parcourir l’Empire afin d’annoncer la mort du tyran, l’énigme reste entière. Peu à peu, ils découvriront l’utilisation de ce tapis dans la destruction de Gheer, planète, où régnait autrefois un roi insoumis. Mais qui aurait dû se douter qu’un despote conquérant goûte peu les railleries visant ses défauts physiques.
Au fil de son roman, Andreas Eschbach trame subtilement le récit de ce mystère où s’entrelacent et s’entrecroisent le sacrifice des destinées individuelles et l’horreur d’une vengeance délirante. Maillon après maillon, il déroule la chaîne de l’éternelle histoire de la soumission et de l’asservissement. Chaque chapitre apparaît comme une tragédie humaine particulière, de celles que toute tyrannie forge. Le monde de Gheera est celui des morts et des vaincus. Il en exhale « l’odeur de l’Empire ». Un mélange fétide et nauséeux de putréfaction, de torpeur et d’obscurité baigne cette « galaxie abandonnée de Dieu ».

Au centre de ce labyrinthe vertigineux qui englobe l’espace et le temps trône l’Empereur. Personnification de la volonté de puissance et du pouvoir total, il est le personnage principal de Des Milliards de tapis de cheveux. Araignée monstrueuse étendant sa toile sur l’Univers, il enlise dans la répétition d’une tradition un nombre incalculable de mondes et d’existences. La vie des habitants de Gheera est intimement liée à cette matrice contraire, dévorante, à cet enfer originel qui les pousse à faire don de leur vitalité, symbolisée par la chevelure.
Dispensateur de souffrances et de mort, par-delà sa propre disparition programmée, il n’en est pas moins la seule source du sens lié à tout destin. En une suite de tableaux vivants, Eschbach nous chante magistralement un sombre et froid poème. Il nous livre le récit éternel de toutes les volontés impériales, de toutes les ambitions totalitaires, l’histoire de leur vanité, de leur absurdité, de leur cruauté, et surtout de leur incroyable réussite. Il ne s’agit pas seulement d’une description dénonciatrice des applications extrêmes du pouvoir sans partage et de la folie aux visées démiurgiques des tyrans, mais aussi de la mise en évidence de la fidélité des esclaves à leur maître, de la reconnaissance pour celui qui vous épargne toute pensée, tout risque de décision et qui vous offre la quiétude des certitudes.

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