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A l’âge d’or de la cinéphilie parisienne, dans cet antichambre de la Nouvelle Vague appelée Cahiers du cinéma, Nicholas Ray était l’objet d’un culte ; comme Samuel Fuller ou Richard Brooks, Ray représentait tout le possible du cinéma, alors inaccessible à une production française figée dans l’académisme. Dans Roman américain, grand livre écrit sur Ray par Bernard Eisenschitz, préfacier passionnant de cette édition DVD, Jean Douchet se souvient : « En 1949, la vision des Amants de la nuit a représenté le premier choc de ce que devenait le cinéma américain. Le cinéma classique foutait le camp, c’est un nouveau cinéma qui naissait. A partir de là, c’est devenu un de nos deux pôles, avec Rossellini : Ray, c’était le sentiment qui venait un peu compenser l’intelligence de Rossellini ». Au moment où Kill Bill vient ramener au centre du cinéma mainstream l’esthétique des films B ou Z -le fameux « cinéma de quartier »-, leur déglingue et leur irréductible marginalité, pour prouver la puissance intacte du cinéma US, il n’est pas inutile de rappeler ce pan d’histoire parallèle : c’est en regardant des « petits films » libres et sauvages comme Les Amants de la nuit que s’est forgée le renouvellement du cinéma français d’après-guerre. A bout de souffle de Godard était le Kill Bill de 1960 : l’Asie s’appelait encore Amérique et le revolver n’avait pas été remplacé par le sabre. Comme le rappelle Eisenschitz , l’un des derniers plans du film de Ray -la fille se relève après avoir embrassé son amant- a servi de programme au Godard : faux-raccords, gros plan, épure de l’espace. Truffaut parlait des « plus bressoniens des films américains ». Tout est dit ; ou presque.

Ce qui justifie l’entrée des Amants de la nuit dans la collection des DVD classiques des Editions Montparnasse, c’est donc cette filiation évidente entre ce cinéma américain à l’européenne découvert par la critique française des années 1950 et la modernité cinématographique qui va nourrir toutes les années 1960 ; mais, dans l’histoire du cinéma, le film peut concourir dans d’autres catégories encore : histoire du film noir dont il constitue une borne première et fondamentale ; histoire du film à couple en fuite, genre en soi, que le film de Ray définit quasiment et qui donnera à l’avenir Bonnie and Clyde de Penn ou Badlands de Malick ; enfin, le film occupe une place à part dans l’oeuvre de Nicholas Ray. Plus qu’un premier film, They live by night (titre original) est l’enfance de l’art du cinéaste, son innocence première que les oeuvres suivantes prolongeront : jeunesse-monde contre compromis adulte (La Fureur de vivre), amertume de l’histoire d’amour vaincu par le temps (Johnny Guitare). Il y a enfin dans le film cet attachement de Ray à l’enregistrement documentaire des êtres et des choses, marque rare du cinéma américain de studio qui a toujours préférer recréer. Un jour, Noël Burch, ce connaisseur intime de l’Amérique, comparant les films américains de Fritz Lang et ceux de Ray, a eu cette formule godardienne : « Il y a une Amérique du cinéma, celle de Lang qui recrée l’espace à partir de sa vision expressionniste européenne et un cinéma de l’Amérique qui montre le pays tel qu’il est ». Avant de devenir cinéaste après la guerre, Ray a eu de nombreuses vies : au temps de la crise des années 1930, il a notamment parcouru le sud de l’Amérique et mis en scène des centaines de spectacles de théâtre avec le peuple qui souffrait : de cette expérience, chacun de ses films se ressent, comme si le vécu des personnages s’inscrivait toujours dans un imaginaire et une expérience qui excèdent toute page de scénario, toute intention a priori fixée sur le papier. Le couple des Amants de la nuit ne lutte pas seulement contre le passé fatal de Bowie -gangster rattrapé par ses complices- mais contre un ordre du monde fixé par Hollywood, un monde de conventions duquel ils tentent de s’échapper : ce n’est pas pour rien que l’une des plus belles scènes du film les montre dans un cabaret en train d’écouter une chanson de blues interprétée par Marie Bryant ; Ray a déclaré : « Cette scène est le moment où ils sont le plus des Etres Réels » ; le sujet du film est dans cette proposition : personnages d’amants réels que le monde faux -d’Hollywood d’une part, du monde adulte d’autre part- empêchent d’exister. Romantisme rebelle de Ray qui le paiera de sa carrière : 1962 marque la fin de son travail à Hollywood.

Sur Nicholas Ray, l’artiste et l’homme, on connaissait Nick’s movie (édité chez Arte Video) le portrait majeur de Wim Wenders, seul exemple de mort cinématographiée dans l’histoire du cinéma, oeuvre inclassable proprement sidérante. Grâce aux Editions Montparnasse, on connaît désormais I’m a stranger Here myself (bonus du DVD), documentaire sur Ray tourné en 16 mm par David Helpern Jr et James Gutman en 1974 : le film montre le cinéaste au travail sur un de ses derniers films qu’il a réalisé avec des étudiants de cinéma : l’imposante stature du cinéaste, sa proximité avec les jeunes, son évocation précise du passé font de ce document une pièce magnifique qui ajoute sans doute à la mythologie de l’artiste maudit mais donne à voir les éclats intimes et sublimes d’un grand cinéaste du siècle.

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