3
sur 5

Avec Rome désolée, apparaissait il y a cinq ans, Vincent Dieutre. Le film, radical dans sa forme (une série de travellings filmés sans comédien avec pour unique conducteur une voix off) et ses choix narratifs, exposait l’intimité imperceptiblement fictionnalisée de son auteur et se développait autour d’axes thématiques fortement connotés et identifiables : l’errance homosexuelle, la toxicomanie et une série de réflexions sur l’Art. Leçons de ténèbres s’inscrit dans la continuité de cette première œuvre tout en faisant le pari d’une simili-fiction puisque des corps entrent cette fois dans le cadre de la caméra. Il s’agit certes toujours d’un film à la première personne où sont à nouveau brassées les obsessions précitées du réalisateur mais, cette fois, le narcissisme inhérent à toute entreprise autobiographique de ce type s’incarne. Surgissent donc des séquences dramatisées où sont confrontés les corps des hommes de rencontre et ceux des toiles de maître qui fascinent le narrateur au point de se mettre en scène comme victime du syndrome de Stendhal. D’où un travail de lumière assez remarquable dont on peut juger au cours d’une séquence poïétique dans laquelle, mise en abyme oblige, le chef-opérateur, par le biais d’un miroir, devient visible à l’écran, ses ajustements participant soudain eux aussi de la fiction.

De ces allers-retours entre la mise en scène de l’intériorité et le dévoilement même des processus qui la conditionnent naît une œuvre paradoxale, complaisante et sincère, cérébrale et pornographique, érudite et vulgaire. Ces apparentes contradictions, pourtant, se résolvent et débouchent sur un discours cohérent auquel on pourra reprocher une tendance à l’affectation et au dandysme, mais qui reflète à chaque plan une réelle personnalité de cinéaste. Leçons de ténèbres peut agacer (notamment par son esthétisation de la drogue et sa conviction de représenter le nec plus ultra de la décadence), il n’en reste pas moins un film qui questionne sans cesse le cinéma, le regard et les objets sur lesquels il se porte. Vincent Dieutre, contemplateur actif, se situe dans les marges nécessaires à toute progression dans l’art. Qu’il en ait conscience et qu’il dérive parfois vers une morgue un tantinet pesante n’enlève rien à la nécessité de sa démarche et à la beauté troublée du résultat.

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