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sur 5

Les hasards de la distribution font sortir le film de Mohsen Makhmalbaf près d’un mois après l’attaque terroriste contre New York et Washington et en pleine opération militaire des Etats-Unis contre l’Afghanistan. Au mois de mai dernier, quand le film a été présenté au Festival de Cannes 2001, bien peu savaient que Kandahar était la ville afghane, symbole du régime des taliban, qu’y habitait le mollah Omar, chef spirituel et politique de ce régime. Depuis deux semaines, « Kandahar » sonne moins « étranger » aux oreilles occidentales : elle était l’une des premières cibles des frappes américaines. Aujourd’hui, c’est un film de Makhmalbaf qui n’a pas attendu l’attentat du 11 septembre pour dire le drame vécu par le peuple afghan, drame ancien, renforcé par la terreur du régime taliban.

Pour illustrer cette tragédie, le cinéaste iranien a choisi de raconter le voyage plein d’obstacles d’une femme journaliste, Nafas, Afghane réfugiée au Canada qui décide de quitter sa terre d’accueil pour retourner dans son pays natal où sa soeur souffre et veut mettre un terme à ses jours. A partir de cette idée de départ, le film entend poser la question cruciale du statut des femmes en Afghanistan et montrer l’emprisonnement et l’aliénation culturelle dont elles sont victimes. Symbole de cette captivité, la burqa, le tchador afghan qui recouvre intégralement le corps et le visage des femmes, prison en tissu dont on découvre dans le film, la diversité des couleurs, des matières -c’est un attribut culturel ancien des femmes afghanes- mais aussi le caractère répressif et liberticide. Parure qui empêche de respirer pour celles qui la portent, qui interdit surtout d’être vu par les autres, tuant la silhouette. L’un des plus beaux gestes politiques du cinéaste est d’avoir filmé ces corps recouverts pour ne pas être vus et qui sont finalement découverts grâce à son film.

En dépit de cette évidence -révéler, montrer au monde à quoi ressemble un pays en proie aux violences les plus diverses-, le film de Makhmalbaf ne convainc pas totalement. Il souffre d’un manque de parti pris qui tient sans doute à la nature du sujet mais qui finit par enrayer le rythme du film et empêche d’y entrer. Si le cinéaste assume le parti de la fiction en racontant l’histoire de cette jeune femme « de retour au pays » qui enregistre dans un magnétophone ses impressions de voyage à mesure qu’elle approche de son but, on sent vite que ce qui intéresse Makhmalbaf, c’est la dimension documentaire de ce qu’il montre. Les situations exposées -marchandages de jambes artificielles onusiennes par des victimes des nombreuses mines anti-personnelles, attaque de réfugiés par des bandits, consultation médicale selon la tradition, où la patiente n’est ni vue, ni auscultée- relèvent tous d’un registre documentaire qui constitue l’horizon de Kandahar.

On a le sentiment que le cinéaste a tourné une fiction par défaut, en rejouant la réel qui ne peut être vu pour des raisons politiques. Ainsi, les séquences qui se succèdent sont évaluées en fonction de la justesse de représentation supposée par rapport à la réalité. Or, c’est un principe faux. On aimerait voir la scène saisissante de l’instructeur taliban qui enseigne l’Islam et la guerre aux enfants afghans comme une prise documentaire. Elle est d’ailleurs filmée comme si c’en était une. C’est la force du film et sa limite aussi, ce va-et-vient entre la pulsion documentaire et la fiction obligée. A l’exception de ce magnifique plan de largage de jambes artificielles qui déclenche une inoubliable course d’estropiés et de mutilés pour les recevoir, Kandahar est une fiction qui s’empêche trop d’imaginer.