4
sur 5

Un groupe d’enfants erre sans but dans une ville pauvre de Caroline du Sud. Lorsque l’un d’entre eux meurt accidentellement, ses compagnons décident de cacher le corps dans un parc désaffecté et de poursuivre leur route. Si George Washington dissimule peu ses ambitions de décrire une micro-société un peu oubliée, celle des états du Sud des Etats-Unis, vagabondant sur les ruines d’une industrie à l’agonie, il se départit rapidement de son aspect documentaire pour évoluer sur un terrain plus incertain. Dès les premières séquences, l’amplitude du Cinémascope qui balaye des paysages écrasés par le soleil se suspend dans une langueur propice à l’envoûtement du spectateur.

Une scène de rupture entre deux enfants, d’une gravité singulière, enclenche le récit. La tentation du mélodrame, la recherche d’effets sensoriels immédiats (musique lancinante, ralentis, voix-off murmurée comme une litanie) ont déjà semé le documentaire. Le réel, dans George Washington, est moins vu comme matière à filmer que comme prétexte à se dissiper dans l’évocation onirique : reflux d’enfance, flottement mélancolique, retour à l’intime, voyage dans les limbes de souvenirs indistincts. Le film avance, s’arrête, repart comme s’il cherchait une sorte de point d’équilibre inatteignable. Cette fébrilité de la narration, proche d’un état second, fonctionne par longues avancées funambules (le premiers tiers, tenant essentiellement dans l’improvisation des jeunes comédiens amateurs) ou par ruptures brutales (la mort de Buddy, suivie d’une longue séquence métaphorique au montage dilaté et suspendu), instaurant un étrange climat de rêverie éveillée, entre tension sourde et progression en roue libre.

Le beau projet du film, se situer dans l’entre-deux du désir adolescent (au moment précis où l’on ne mesure pas encore la conséquence de ses actes, passant d’un statut de héros à celui de coupable ou de victime sans trop savoir comment), rejoint par instants la grandeur des premiers films de Terrence Malick (Badlands, Les Moissons du ciel). Même goût pour les grands paysages désaffectés d’une Amérique rurale et périphérique, même fascination pour la frontière ténue qui sépare le Bien du Mal, la perte des repères sociaux qui ouvre sur un territoire métaphysique affranchi de toute référence. Green reprend les figures du maître avec une naïveté qui confine souvent à la grâce : le poids inquiet de la nature, la voix-off poétisée à l’extrême, plusieurs citations directes (gros plan sur un serpent agonisant, présence d’une jeune comédienne qui ressemble à s’y méprendre à Sissy Spacek), tout relève d’un hommage lumineux à l’oeuvre du réalisateur de La Ligne rouge. Tout en affirmant une personnalité très forte, Green invente la série B malickienne et s’impose autant comme élève doué que comme disciple capable de prolonger et d’enrichir un univers peu exploité par le grand cinéma indépendant US. Une affaire à suivre de très près, donc.

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