PARTAGER
3
sur 5

Dans la salle des Champs-Elysées où a lieu la projection presse de Genet à Chatila, un bruit récurrent rythme les minutes qui précèdent le début du film. C’est un bruit de papier déchiré par une lame, bruit provoqué par les journalistes qui lisent un dossier de presse un peu spécial. Celui-ci en effet se présente sous la forme d’un ouvrage dont les pages n’ont pas été prédécoupées, un livre comme l’on en trouvait encore au début des années 80… Chacun, pour découvrir la fin d’une phrase, doit s’armer de sa lame individuelle et trancher le papier… C’est un geste agressif, inhabituel. Le crissement du papier associé au silence pesant de la salle crée une ambiance particulière, une lointaine évocation sonore et gestuelle des massacres qu’évoque Jean Genet dans son livre Quatre heures à Chatila. Le film de Richard Dindo, lui, n’est pas à la hauteur de ce moment.

Reprenant la démarche qu’il avait adoptée pour réaliser Le Journal de Bolivie d’Ernesto « Che » Guevara ou L’Affaire Gruninger, Richard Dindo travaille sur l’absence du principal sujet de son film : ici Jean Genet. Il s’appuie sur les textes rédigés par ce dernier après le massacre dont ont été victimes les Palestiniens du camp de Chatila en 1982 -massacre que Genet a constaté de ses propres yeux quelques heures seulement après qu’il ait eu lieu-, mais le dispositif qu’il utilise ne fonctionne pas. Effectivement, comme dans le film d’Abraham Ségal, Le Mystère Paul, Richard Dindo choisit d’utiliser dans l’image une enquêtrice-médiatrice qui part sur les traces de Jean Genet au Liban, puis en Jordanie. Mais la présence de la jeune Mounia, contrairement à celle de Didier Sandre dans le film précité, est un écran qui gêne considérablement la perception. Sans véritable justification -est-elle une amie du réalisateur, une comédienne, une connaissance de Jean Genet, une étudiante en lettres ?-, elle emplit l’image, pleurant ou riant, sans jamais « mériter » sa place aux yeux du spectateur. Si la première demi-heure, plus dense et plus forte que le reste du film, réussit à effacer cette artificialité, dès que l’on s’éloigne de Chatila, Mounia est perdue dans l’image et Dindo nous perd par la même occasion.

Reste de cette adaptation ratée de l’œuvre de Jean Genet, la force du texte lui-même, lu en voix off par Jean-François Stévenin. « Des non-Juifs ont massacré des non-Juifs, en quoi cela nous regarde-t-il ? » : voilà comment les responsables israéliens ont évoqué le massacre de Chatila. Un terrain de foot recouvre aujourd’hui la fosse commune où ont été entassées les victimes…