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Si vous avez déjà rêvé de rendre le site de Microsoft un peu plus poétique ou de donner à vos pages persos une puissance toute lyrique, Shredder (destructeur) est fait pour vous ! Ce n’est ni un nouveau service de vengeance par correspondance ni une nouvelle application e-marketing mais un nouveau navigateur mixeur de HTML et autres codes sources. Shredder fait passer la Toile pour de la toile. Il suffit juste de taper une adresse et votre page est mise en lambeaux, déstructurée et organisée sous une forme proche de l’abstraction en ne respectant aucune hiérarchie de lecture. Un all over multimédia.

Les dadaïstes avaient dès 1916 introduit le photomontage dans leurs pratiques artistiques, mécanisant ainsi un processus artistique et mettant en valeur le fragment dont on extrait une esthétique. Raoul Hausman propose de magnifiques collages où les caractères sont entremêlés dans un assemblage dynamique. Kurt Schwitters, lui, nous offre une nouvelle perception de l’art en combinant photomontages et éléments du quotidien dans un résultat formel proche de l’abstraction. Mais ce que l’on obtient avec une adresse « broyée » par Shredder ne peut également nous empêcher de penser à l’action painting par la forme lyrique et abstraite que prend alors le site « victime ». Sur Shredder ce n’est pas vous l’artiste, celui qui vit la Toile, la remplit, la fait souffrir ; ce n’est pas vous qui témoignez à travers votre réalisation d’une profonde sensibilité. Le navigateur se prend pour un créateur. C’est un plasticien formaté et virtuel, capable de « créer » 24 heures sur 24h n’importe où et à partir de n’importe quoi !

Shredder relit les codes de la page et les interprète à sa façon. Le petit détail laissé en bas de l’écran devient l’élément majeur d’une toile virtuelle abstraite. Chaque mot, chaque signe est multiplié, combiné, et tout se superposent sans limite, seuls les liens hypertextes conservent leur propriété.

Bien sûr, Shredder impose son style, ou plutôt de son auteur américain, Mark Napier : multiplication des images, changement de taille des caractères, mise à jour de certaines parties du code source. On ne peut oublier les artistes Hains et Villeglé qui mettaient en valeur dans les affiches lacérées, abîmées, déchirées, leur poésie visuelle d’un quotidien urbain. Léo Malet, écrivain surréaliste, proposait en 1938 « d’arracher sur place une affiche de manière à faire apparaître fragmentairement celle (ou celles) qu’elle recouvre et à spéculer sur la vertu dépaysante ou égarante de l’ensemble obtenu ». Shredder semble suivre cette proposition à la lettre en offrant une appropriation des mass média assez étonnante, proche des pop artistes dans la démultiplication des signes et des Nouveaux réalistes dans cette appropriation du quotidien. L’automatisation de la création n’est pas nouvelle, Tinguely proposait au début des années 60 des machines à dessiner.

Shredder englobe finalement toutes ces propositions ; art de détournement, de dérision. Dans un monde virtuel ou le e-business devrait changer nos vies, surfer de manière abstraite nous permet aussi de nous repositionner vis à vis du réseau et de ses multiples possibilités. Rares sont les créations en ligne qui peuvent prétendre à autant d’universalité, en se jouant des cultures et des langues.