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sur 5

Il est des artistes qui s’impliquent tellement dans leur œuvre, qui l’élaborent dans un rapport tellement étroit à leur vie et à leur être, qu’on ne peut appréhender aucun de leurs travaux sans entrer dans leur sphère intime. Rebecca Horn est de ceux-là. Ces œuvres ne prennent d’abord de sens que si le regardeur accepte d’aller vers l’artiste, de chercher à déployer peu à peu les différentes facettes de sa personnalité. Une fois cette démarche réalisée, le visiteur sait qu’il est en présence de subjectivité pure et ça lui ouvre tous les possibles quant aux liens qu’il voudra tisser avec les automates de l’artiste allemande.

Le monde de Rebecca Horn est, plus que mouvements, actions. C’est pour ça qu’elle doit réaliser des machines et que ces pièces ne peuvent rester immobiles. Il faut témoigner, raconter, exprimer, par une action. Les salles du Carré d’Art se peuplent alors d’automates à l’habillage rudimentaire (bras mécaniques, boulons et engrenages) qui n’existent que pour agir. Car le corps tient une importance capitale dans le travail de l’artiste qui s’est fait connaître par ses performances. Et pour cause : ce corps qui la fait agir s’est trouvé gravement malade alors qu’elle expérimentait le polystyrène sans avoir été prévenue des dangers que ce matériau faisait encourir à ses poumons. Ce corps si affaibli, elle a voulu lui donner des possibilités nouvelles en lui imposant de larges ailes ou d’immenses doigts pour qu’il puisse appréhender l’espace d’une nouvelle manière, ou bien, elle l’a contraint, l’a empêché dans ses mouvements.

Les automates de Rebecca Horn ne sont au fond que le prolongement de ces prothèses et rendent au musée son nécessaire besoin de témoigner que la performance ne lui permettait pas. Si l’artiste a rapidement réalisé des films afin de garder une trace de ses happenings, ce sont là des témoignages qui n’offrent qu’un point de vue unique. Et puisqu’il s’agit de garder une trace, de témoigner, il ne s’agit plus de vivre l’expérience en direct. Alors que les automates reproduisent indéfiniment cette « première fois ». Seule la panne pourrait pervertir ce système maintenant bien rodé… et encore, ce ne serait certainement pas un problème pour Rebecca Horn qui prendrait à son compte cette perversion du système !

Mais on n’en est pas là, les machines ronronnent doucement dans les salles du Carré d’Art et les visiteurs assistent aux petites saynètes que leur offrent ces mécanismes avec la curiosité d’un enfant devant une vitrine de Noël… Ce rapprochement s’arrête bien sûr là : ces œuvres contiennent tellement de gravité et de souffrances (solitude, incommunicabilité, besoin de séduire, etc.) ! Il reste que ces ballets mécaniques ne dévoilent presque rien de leurs mystères puisque pris entre les fantasmes de l’artiste et ceux des visiteurs qui les observent (car on ne regarde pas tant ces œuvres qu’on les surprend tel un voyeur derrière sa vitre). Et chacun se trouve balancer entre l’amusement de la découverte des actions accomplies par les automates et le tragique de ces gestes sans fin et peut-être sans but.