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sur 5

Signac fut-il autre chose qu’un Seurat bis ? C’est la question que l’on se posait en allant voir cette exposition au Grand Palais. Sa peinture peut-elle se révéler autre chose qu’une recherche divisionniste sur la lumière due à l’application d’un procédé technique ? Réponse mitigée : autant les tableaux présentés procurent un certain plaisir, autant ce plaisir ne dure pas plus que le moment où on les voit.

Pourtant le choc est grand devant certaines toiles particulièrement mises en valeur, tant l’impression de lumière est bien rendue. Toutes celles des bords de mer procurent quelque chose d’assez doux et une sorte de contorsion rétinienne intéressante. Dans les larges rivages, le soleil peut se refléter jusqu’à une transparence qu’on n’a jamais vue. D’autres sont au contraire beaucoup plus opaques, là où la mer ne fonctionne pas comme un miroir du ciel. Les lignes qui enserrent les volumes font de la matière des blocs compacts et massifs qui suscitent malgré tout des impressions de surface. Les mêmes caractéristiques que celles du maître Seurat se retrouvent ici déclinées en autant de bords de mer que la France du xixe siècle en comptait. Certains cadrages reprennent la mode de l’époque, dans un style japonisant qui souligne la silhouette des navires.

L’exposition se déroule chronologiquement en trois parties : les débuts et la révélation postimpressionniste, Saint-Tropez et sa multitude de vues méditerranéennes, enfin les ports et les voyages. Les deux premières touchent par l’extrême attention à la luminosité que les reproductions ne peuvent rendre. Leur véritable motif, c’est la stabilité de l’horizon. Jamais décalées par rapport à cet axe, les toiles assurent un ordre tranquille et plat que seules les variations colorées viennent perturber, comme s’il avait fallu à Signac s’assurer de la sagesse de la composition pour mieux travailler les modulations lumineuses.

Quelques toiles d’intérieur bourgeois retiennent l’attention. La Salle à manger de 1886-1887 offre au regard une nappe d’une blancheur qui la rend presque liquide. La grande toile de 1888-1890, Un dimanche, entourée par des études préparatoires, peint un couple dans un de ces intérieurs capitonnés : la femme de dos regarde par la fenêtre tandis que l’homme assis s’occupe de sa cheminée. De la même manière que Félix Fénéon, critique du néo-impressionnisme, pouvait parler d’anti-paysage à propos de Seurat, cette image de l’ennui, de l’attente de l’événement et de la séparation dans un espace intime fait penser à une anti-Annonciation. La Femme se coiffant (arabesques pour une salle de toilette) de 1892 célèbre la parure féminine par sa manière de détacher l’ornement de sa structure : les éventails, les nœuds et les rubans semblent flotter autour du chignon en spirale de la jeune femme.

La dernière partie réserve une surprise. Alors que jusqu’ici tout était très beau et séduisant, les dernières toiles font preuve d’un goût totalement chromo. Elles jurent par leurs couleurs roses, mauves, violettes sous des touches larges et empâtées. Mais là où la laideur devenait la force des peintures du dernier Monet par exemple, elle ne parvient pas ici à dépasser le mauvais goût. Signac était en lutte entre la nature et la peinture, il voulait se débarrasser des préceptes qui consistent à bien faire devant le modèle naturel. Ses dernières toiles montrent ce souci mais la laideur qu’il atteint ne semble pas le libérer entièrement de l’influence de ses maîtres.