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4
sur 5

Il faut s’appeler Jérôme Bel pour oser intituler sa quatrième création Le Dernier Spectacle. Pas superstitieux pour un sou celui qui, comme Molière, fantasme sur la mort en direct sur scène et vient de commettre un cinquième spectacle intitulé The show must go on (en janvier au Théâtre de la Ville) !

Pirouette, cacahuète, Jérôme Bel a plus d’une malice en réserve et possède l’art unique de faire basculer du côté du génie son incapacité à chorégraphier lui-même. Epaulé par Roland Barthes et Michel Foucault, il jongle avec les us et coutumes de la représentation théâtrale pour articuler une réflexion méticuleuse sur le plein et le vide, le vrai et le faux, le je et le jeu. Dans Le Dernier Spectacle, il met en scène quatre danseurs qui endossent à tour de rôle les costumes des chorégraphes Suzanne Linke et Jérôme Bel (!), du tennisman André Agassi et du héros shakespearien Hamlet. L’un après l’autre, chacun décline les quatre identités dans un texte et une chorégraphie identiques. Pour l’occasion, Jérôme Bel a « fait la manche » auprès de Suzanne Linke pour lui emprunter un court et très beau solo, tout en reptations et enroulements. Tandis qu’il se plante devant un micro sans pouvoir lever le petit doigt, Agassi s’échauffe en tapant quelques balles contre le mur du fond et Hamlet a sorti son pourpoint en velours, comme on se l’imagine. Le plaisir et l’intérêt de ces glissements de rôles, c’est de ne plus savoir très vite qui est qui, puisque tout le monde est tout le monde. Jérôme Bel est Suzanne Linke, Frédéric Séguette est Jérôme Bel, Claire Haenni est André Agassi, Antonio Carallo est Hamlet. Vrai ou faux ? Tout est vrai, tout est faux. La représentation spectaculaire est un bluff sublime, une illusion bien en chair dont la magie opère depuis des siècles En donnant un coup de loupe sur ce jeu de dupes qu’est le théâtre, Jérôme Bel, non seulement aiguise notre regard, mais régale notre attente de spectateur de sa fine ironie. Au-delà, il souligne aussi le néant de toute identité (une de ses obsessions depuis ses débuts en 1994), et en particulier celle de l’auteur qui n’a d’autre réalité que l’apparence qu’il se donne.

En attendant, ce jeune homme détonant avance chaque jour un peu plus dans la connaissance de quelqu’un dont il dit ignorer à peu près tout : un certain Jérôme Bel.