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4
sur 5

Une joyeuse complexité ! Tel est l’effet immédiat que procure la nouvelle pièce de la chorégraphe Trisha Brown, El Trilogy, conçue en collaboration avec le trompettiste de jazz Dave Douglas. Ligne globale claire, foultitude de détails subtils et plaisir à danser, la combinaison tient la barre, avec toujours ce facteur d’imprévisibilité qui fait le chic de Trisha Brown. On a beau connaître son écriture coulée et sèche à la fois, avec le buste plongeant, la colonne vertébrale souple, les bras et les jambes décalées, on est toujours interloqué devant certains angles du corps ou changements d’axe.

Inspiré par le danseur noir Leon James, qui fut la vedette du Savoy Ballroom de Harlem dans les années 30, El Trilogy déploie une douce compétition entre la musique finement contrastée de Dave Douglas et la danse créant un maillage de sons et de gestes d’une rare invention. Les danseurs semblent ainsi se glisser entre les notes, les écarter pour se faire de la place, leur répondre en décalé, s’arc-bouter contre elles, tout contre, pour en faire jaillir une saveur secrète au risque d’être surpris par de brusques revirements sonores qui les envoient valser dans un ailleurs improbable. Car la musique de Dave Douglas a l’humour baladeur, osant des échappées tziganes ou espagnoles. De ce côté-là, Trisha Brown, amoureuse de flamenco, ne craint rien, qui signe au début de la seconde partie une petite danse d’une exquise délicatesse sur une chansonnette légère comme des cris d’oiseaux.

Sur une toile de fond de Terry Winters représentant des partitions musicales raturées, les lignes de la danse se croisent et s’entrecroisent, se mélangent parfois, créant un méli-mélo de traits au point de faire ressembler le plateau à une fresque pointilliste. Au cœur de ces turbulences, les interprètes se lancent dans des rondes de défi d’inspiration africaine, glissent trois pas de claquettes malicieuses et marquent un madison le sourire aux lèvres. Dans les lumières suaves de Jennifer Tipton, qui fait passer un arc-en-ciel sur scène, El Trilogy lâche la bride aux émotions, et c’est bien ainsi.