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J’arrive pile à l’heure à laquelle mon coupon Billetel me conviait. Je m’aperçois avec déplaisir qu’un groupe achève sa première partie tandis que les gradins s’emplissent. Sympa d’ouvrir pour Dylan devant un public qui a perdu l’âge et l’envie de faire des découvertes et dans le tintement de ses pourboires à l’ouvreuse. Dylan brille par sa ponctualité. A 8h30, sur scène ; à 10h30, dans le taxi. Son public, familial et discipliné, est venu comme on va voir une rétrospective Caillebotte au Grand Palais : pour voir confirmée son intuition selon laquelle la meilleure toile est celle de l’affiche. Et moi, je suis venu voir l’incarnation d’une abstraction. Un peu comme si j’allais voir Charles Martel ou la règle de trois.

Dylan a peut-être soixante balais, mais il demeure assez classe. Certes, il a toujours eu de l’allure, mais là, avec son costard noir aux liserés de lauriers blancs sur le revers de la veste et le long de son futal, il en jette. Cela tient aussi à la façon dont il se tient, jambe légèrement fléchie en appui, l’autre tendue et posée sur le talon.
Deux guitares en soutien à la sienne, un bassiste et un batteur sous Stetson roupillent, livrés au pilotage automatique. Le combo, acoustique puis électrique, accompagne professionnellement et s’abstient de la moindre flamme. D’étales chorus pentatoniques de guitare meublent les mesures muettes, comme s’il s’agissait de garnir un CD démo de Guitar Truc Magazine. Les morceaux s’achèvent invariablement par un ralentissement et la traditionnelle apothéose de cymbales qui fait le bonheur de tous les requins du monde. Dylan, lui, salope le beau boulot de ses ouvriers modèles, gratouille comme un porc, chorusse comme un handicapé. Je me suis longtemps demandé pourquoi Blood on the tracks ou Highway 61 étaient aussi brouillons. Maintenant je le sais : c’est lui qui fout la merde. Surtout lorsqu’il sacrifie à l’obligation d’évoquer ses contributions au Patrimoine Universel de l’Art. Là, il chante délibérément une petite mélodie rageuse et obstinée, complètement à côté. Sur Highway 61. Sur All along the Watch Tower. Sur Like a Rolling Stone. Surtout sur Like a Rolling Stone. Quant à I shall be released ou Blowing in the wind, c’est la grosse corvée. Ses musiciens poussent des chœurs pour rendre le refrain reconnaissable et il n’en est que plus défiguré.

Le public semble ravi, qui standing-ovationne. Dès l’allumage des lumières, unanime, il vêt son duffle-coat. Je me retire un peu déçu, un peu déprimé, mais sans aucune animosité envers le grand père. Après tout, la première partie du concert regorgeait d’obscures ou récentes compositions que Dylan interpréta avec cœur. Et sa voix ! Génialement surmixée, comme dans ses disques. Ecœurante de désinvolture. Captivante.
Qu’il s’obstine à jouer Like a Rolling Stone (d’après mon calcul mental, environ pour la 7 000e fois ce soir) laisse un peu pantois. Mais je le soupçonne de le faire pour rappeler que lui seul a le droit de la démolir.