Les auteurs de bande dessinée qui espèrent susciter l’émotion par l’intermédiaire unique de leur dessin sont nombreux ; mais rares sont ceux qui y parviennent. Leurs tentatives d’une haute technicité plastique tintée de réalisme bas de gamme manquent le plus souvent de mesure, débordent dans l’emphase ou pire, sombrent dans le grotesque. Mais pas l’australien Shaun Tan. Sa bande dessinée sans parole réussit à éveiller les sentiments qu’elle commande.

Contant l’exil d’un père, contraint d’abandonner femme et enfant pour tenter sa chance dans un pays imaginaire, l’auteur se nourrit de multiples influences. Aux dessinateurs expressionnistes, il emprunte leurs lumières riches de contrastes. Quant à sa manière d’immortaliser les visages, elle provoque, entre autres, de vagues réminiscences de la photographie ethnographique américaine, naissant dans la misère de la dépression économique des années 30. Alternent, ainsi, petits polaroïds focalisant sur un détail (une main crispée, le mouvement inquiétant d’un nuage chahuté par le vent) et grandes cases élaborées (les adieux silencieux d’un couple avant la séparation, le pont d’un bateau inondé de nécessiteux se languissant du débarquement sur la terre promise). Rien dans cette narration, ni dans cette imagerie, n’est très original. Pas même la découverte d’un monde fantastique tinté de steampunk et de Jules Verne, avec ses architectures déstabilisantes et ses cryptographies alambiquées, lorsque l’étranger foule le sol de ce nouveau monde. Le récit fonctionne et fascine, pourtant, émeut grâce à un équilibre mystérieux entre imaginaire collectif façonné par l’Histoire de l’Art, et capacité à saisir ce je ne sais quoi qui anime la chair des hommes et femmes tourmentés. Lorsque l’on sait le traitement politique particulier de l’Australie sur la question de l’immigration (l’un des derniers pays à enfermer les clandestins dans des camps, le plus souvent pour de nombreuses années. Une attitude régulièrement verbalisée par L’O.N.U et Amnesty international, qui en dénoncent les conditions de détention portant atteinte à la dignité humaine), on finit par excuser ce fils d’immigré de nous avoir ressorti ce thème bateau et ces formes classiques. Après tout, s’il excelle là où tant échouent, c’est peut-être que le réalisme se doit d’être porté par une quelconque forme d’expérience, allez savoir.

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