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4
sur 5

Mr Snoid ou quand Crumb étale ses obsessions sexuelles et les appétits de pouvoir refoulés d’une gente masculine désemparée, le tout avec une sincérité et une auto dérision jubilatoires. On croise au long de ces courtes histoires toute la galerie de personnages qui peuplent l’univers sale et décalé de Crumb : le célèbre Mister Natural, gourou manipulateur, Harriet Hotpants, naïve teen-ager nymphomane ou encore Angelfood Mc Devilfood, vénus callipyge afro-américaine. Mais c’est le personnage de Snoid qui crée le lien entre toutes ces narrations éclatées. Snoid est teigneux, vindicatif, obsédé par le sexe et la domination sur les femmes, manipulateur et casanier. Physiquement il ne vaut guère mieux : une tête hypertrophiée sur un corps de demi-nain. Il joue, larmoyant, de ses désavantages physiques auprès des femmes pour les apitoyer et mieux en abuser.

Le dessin rend parfaitement l’impression de vitesse donnée par ce corps trop petit, mutilé et grotesque : le Snoid prolifère comme de la mauvaise herbe conçue par la parthénogenèse d’une éjaculation masturbatoire version fast-sex. Avec Snoid, Crumb a ainsi l’honnêteté de jeter sur la place publique une part de ses fantasmes mâles et chauvins, en une sorte d’acte libératoire qu’il livre en pâture à notre réflexion et à notre jubilation. A l’époque de sa sortie (1967), la colère et les hauts cris de ses collègues dessinatrices et féministes s’est fait entendre. Qu’importe, Crumb, individualiste et politiquement incorrect, n’en a eu que faire. Les bandes de ce recueil sont toutes tirées des comix underground publiés de 1967 à 1980. Le trait y est plus noir, moins hachurés dans les grisés que dans la plupart des dessins produits dans les années 90s. S’il y perd en finesse et en légèreté, il offre à la narration une assise d’une plus grande efficacité. Le décor sait se faire schématique pour laisser place aux personnages d’une vivacité et d’une émotion convaincante.

La qualité de l’impression proposée par Cornelius est remarquable, avec des noirs profonds sur un papier épais de qualité, redonnant ainsi à Snoid sa place centrale dans l’oeuvre de Crumb. Venant après Mister Nostalgia qui couvrait la passion musicale de Crumb pour le blues et le jazz originel et Sans Issue, axé sur les angoisses existentielles du dessinateur, ce volume est le troisième d’une série qui s’annonce prolifique.