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3
sur 5

Publié en 2002, Garduno, en temps de paix, avait alors, de par son sujet même, quelque peu intrigué le milieu de la critique de bande dessinée. Présenté par Ignacio Ramonet, rédacteur en chef du Monde diplomatique et préfacier pour l’occasion, comme la description « d’un parcours politique en temps de mondialisation », le travail de Philippe Squarzoni s’inscrivait ainsi dans l’ultra-contemporain en décryptant et contestant un ordre international difficilement défendable. Exercice complexe -parler sans démagogie d’un thème éminemment galvaudé- Guarduno… jouait en outre aux frontières des terres bien balisées de l’autobiographie graphique et de son dérivé auto-fictionnel. C’est d’ailleurs peut-être plus dans l’approche adoptée que dans le sujet en soi que résidait l’intérêt des quelques 130 planches de cet album. Alors que la tentation est souvent grande, dans ce type d’entreprise, de tout résumer à l’individu, le récit à la première personne de Guarduno… n’avait finalement qu’un sujet : elle, la mondialisation.

C’est sur ces jalons clairement posés que s’inscrit Zapata, en temps de guerre. La méthode demeure inchangée : mettre en scène dans la plus grande sobriété les ravages, chiffres à l’appui, d’un rouleau compresseur global et battre en brèche les fondements d’une pensée réputée « unique » à coup de photos inquiétantes -mais rarement détournées- des zélotes et oriflammes de l’ordre mondial. Le trait classique et dépouillé de Squarzoni se livre dès lors à des exercice de style lourds de sens en peuplant le récit de personnages aux visages effacés, victimes-symboles d’une manipulation de masse, ou de Playmobils, pions inexpressifs et anesthésiés, placés en première ligne face à des maux formatés.

Si Guarduno… avait permis de suivre l’auteur-narrateur sur certains des principaux terrains de cette guerre peu virtuelle, du Chiapas à Zagreb, le second volet se concentre sur un autre type d’aventure puisqu’il revient sur l’engagement de Philippe Squarzoni au sein d’ATTAC. Et c’est peut-être ici que l’approche de Squarzoni rencontre certaines limites. A trop vouloir tendre à l’essentiel, l’auteur prend le parti de ne montrer de lui que le citoyen. Ce sont ainsi plusieurs rendez-vous manqués avec l’intime qui jalonnent le récit. Le principal, les doutes quant à la pertinence de s’engager en ce début de XXIe siècle, n’est esquissé que sur une poignée de pages bien trop pudiques. Le problème vient certainement de cette volonté de faire avant tout de Zapata un « album d’intervention politique », pour reprendre une nouvelle fois les termes de Ramonet. Il y a pourtant plus dans ces pages qu’un discours non idéologisé mais sans concessions servi par un trait épuré. Il y a ainsi, en de trop rares moments, un réel sens du grotesque et de l’ironie acide. Un sens qu’illustre notamment à merveille cette improbable leçon de cynisme donnée par divers présidents américains du XXe siècle à un petit Bush Junior déguisé en cow-boy.

Il faut donc détricoter le lourd -mais utile- maillage didactique enserrant le récit pour apercevoir le potentiel de cette bd trop rapidement figée dans un simple rôle de pamphlet altermondialiste.