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sur 5

Que n’a-t-on pas encore dit de cette série d’entretiens qui, enregistrés par un jeune bédéphile entreprenant au cours de quelques journées de l’automne 1971, était appelée à devenir la première pierre de toute l’hergéographie à venir ? A Numa Sadoul, le dessinateur se dévoila donc avec une volubilité et un enthousiasme peu banals pour un homme que l’on connaissait secret et pudique, faisant jour sur les points professionnels tout autant que personnels de sa carrière et de sa vie -amours, convictions, formation idéologique. On n’ignore pas non plus comment, une fois le tapuscrit achevé, Hergé s’attacha, trois années durant, à en revoir méticuleusement le contenu : interminable relecture qui traduisait aussi bien un invraisemblable souci perfectionniste que la nette volonté de lisser au mieux ses propos. Il n’aura pas fallu moins de trois versions pour contenter l’artiste, qui prévenait Sadoul dans une lettre de juillet 1972 (reproduite dans la correspondance Hergé-Sadoul en fin de volume) : « Il a toujours été bien entendu et il reste bien entendu que je pourrais lire le contenu entier de votre futur livre ; et que, lorsque c’est moi qui parle, j’aurais la faculté de revoir le texte aussi attentivement que je l’ai fait pour les morceaux déjà publiés. » Au nombre des passages ainsi évacués, l’ensemble des confessions familiales (afin de ne pas nuire à une procédure de divorce alors en cours avec sa première épouse, Germaine) et une partie des considérations politiques, sur lesquelles la lumière a d’ailleurs depuis été faite.

Le livre paraît finalement en 1975 : de nouveaux entretiens réalisés en mai 1976 à l’occasion de la publication de Tintin et les Picaros permettront une mise à jour et la parution d’une seconde édition en 1983. L’histoire des Entretiens ne s’achève toutefois que six ans plus tard, lorsqu’en accord avec Fanny Remi et l’éditeur, Sadoul propose une ultime version, dite définitive, reprenant quelques fragments autorisés par Hergé mais non retenus lors des premières moutures pour différentes raisons. C’est ce document que l’on retrouve aujourd’hui, brièvement préfacé par Fanny Rodwell et retrouvant l’intitulé de 1975 : cinq entretiens et quelques compléments (correspondance et témoignages) dont l’intérêt pour les titinophiles (Jean-Luc Marion rappelait quelque part que l’euphonie et les règles de déplacement de l’accent tonique exigent de préférer « titinophile » à « tintinophile » !) de tous horizons est incontestable. « Mémoires passionnants mais aseptisés », écrivait Pierre Assouline dans sa biographie, pour la rédaction de laquelle il a pu accéder au tapuscrit original avant correction, Graal classé secret défense et jalousé par la galaxie de fanatiques et de collectionneurs qui gravite autour du petit reporter en culotte de golf. « Eh bien ! Je ne considère pas que j’ai fait quelque chose de très important, si c’est ce que vous voulez savoir. Au contraire, je suis sans cesse étonné que Tintin ait du succès, et cela depuis si longtemps ! Et je voudrais bien savoir pourquoi. Oui, pourquoi ? », se demandait Hergé. A chacun sa réponse.