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4
sur 5

Cette très belle bande dessinée nous guide dans un futur incertain proche de l’univers totalitaire d’un George Orwell, au sein d’une société guidée insidieusement par l’interactivité et la surinformation. Dans une ville aux dimensions infinies, où l’information en temps réel est omniprésente et où les portables font office de carte d’identité et d’agenda, des murs surgissent de manière incompréhensible, tronçonnant la cité. S’ajoute à cette transformation du cadre urbain une perte de mémoire progressive des habitants, qui entraîne la disparition de tout langage. Firmin Houffe, « chef de service à l’administration cadastrale », est chargé de mener une enquête qui le conduit à une entité informatique, le Rom, « somme des réflexions et des actes » des habitants et seul être réellement pensant dans ce monde.

La très bonne idée de Marc-Antoine Mathieu est d’avoir précisément confié la narration au Rom, avec un vous accusateur qui interpelle le lecteur et les personnages, provoquant un trouble sensiblement identique à celui de La Modification de Michel Butor. Obsédé par l’intrusion des nouvelles technologies dans le domaine privé, Mathieu propose une brillante réflexion amorcée par une phrase du philosophe Paul Virilio : « L’interactivité est à la société ce que la radioactivité est à la matière. » Soit une réalité dangereuse mais incontournable qu’il s’agit désormais de maîtriser sans dommage. Les habitants de la cité, oublieux de cette précaution, ont laissé l’interactivité envahir leur espace de pensée et de libre arbitre. Firmin Houffe, héros faussement passif, cousin éloigné du Julius-Corentin Acquefacques de L’Origine (le premier chef-d’œuvre de Mathieu), est choisi par le Rom pour provoquer un sursaut salvateur, qui entraînera la destruction des murs (la symbolique est ici relativement proche de celle de The Wall, l’opéra rock boursouflé des Pink Floyd) et la construction d’un autre futur. Appuyée par un graphisme en noir et blanc, où les effets de profondeur et de lumière sont extrêmement travaillés, et par un découpage produisant un fort sentiment d’angoisse et d’étouffement, cette œuvre doit beaucoup à l’expérience de scénographe de Marc-Antoine Mathieu. Ce dernier est ainsi l’un des concepteurs de l’impressionnante exposition Trait de génie consacrée à Moebius, visible au CNBDI d’Angoulême, et dont la réussite devait beaucoup à une recherche savante de la perspective.

Des scènes d’une beauté saisissante (le Rom rêve que des lettres tombent en pluie fine sur des habitants émerveillés) alternent avec des passages délibérément grotesques, ce qui permet d’éviter que la réflexion ne verse trop dans l’abstraction. Mathieu, auteur trop rare, confirme ici qu’il est bien l’un des auteurs les plus fascinants de cette nouvelle vague ambitieuse et iconoclaste qui emporte la bande dessinée.