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4
sur 5

Trondheim, c’est un peu comme Woody Allen, il y a les œuvres « majeures » et les œuvres mineures. Quelle que soit la catégorie où on les place, la lecture de ses BD est toujours un plaisir, un retour agréable vers une puérilité sans complexe, où les personnages affichent une attitude décalée empreinte de sarcasmes et d’aphorismes absurdes. Jusqu’à présent les efforts de Trondheim pour devenir un auteur « populaire » au sein de Dupuis n’avaient jamais vraiment convaincu. Quoique plaisantes, ces aventures style « Lapinot explore le temps » semblaient être de pâles redites de ce qui avait déjà été fait chez l’Asso ou chez le Seuil. Paradoxalement, c’est lorsqu’il s’adjoint les services de Frank Le Gall -qui a déjà collaboré avec lui sur les excellentes Aventures de la Fin de l’Épisode– pour le scénario, que Trondheim parvient à réunir toutes les qualités qui faisaient de Mildiou et des Carottes de Patagonie des petits joyaux de la BD new-wave.

Cette fois-ci, Lapinot est plongé dans une Angleterre coloniale fin XIXe, bucolique et idéalisée, à mi-chemin entre James Ivory et Barbara Cartland -eh oui. Foin de péripéties en tous genres donc, l’intrigue est sévèrement diluée à l’eau de rose puisque les personnages récurrents habituels (le lapin, le chat, le chien) se disputent l’amour d’une belle lady comme des gamins de maternelle. Lapinot, jeune biologiste contrarié -sa famille l’oblige à devenir artiste-peintre !- découvre donc les beaux sentiments tout en les analysant avec la rigueur scientifique qui le caractérise. Sur cette trame ultra-mince, Trondheim nous pond 45 pages d’une drôlerie et d’une fraîcheur vivifiantes, magnifiées par un dessin toujours aussi superbement naïf et des couleurs resplendissantes, avec ce qu’il faut d’échanges existentiels légers et superficiels et de poésie gentillette.
Soit une carte du tendre gamine et décalée qui tranche avec tous les fats pensums que peuvent nous sortir certains auteurs glauques obsédés à l’idée d’être politiquement corrects et de délivrer au monde des messages aussi révolutionnaires que « la dictature c’est des méchants » ou « la guerre, quelle chose horrible tout de même »… Un peu d’amour dans un monde de brutes en sorte…