Cet album ravira ceux qui croyaient évanoui le charme de la bande dessinée franco-belge classique, relégué dans le souvenir des premiers émois de l’enfance connus avec Hergé, Franquin, Will ou Peyo. Dans Le Perroquet des Batignolles, Stanislas renoue avec un plaisir de lecture que l’on croyait perdu, ou au moins élimé par le temps. Le style du dessinateur, à la fois personnel, référencé et poétique, n’y est pas pour rien, de même que l’intrigue, digne d’un roman-feuilleton, qui rejoue Le Secret de la Licorne. Des boîtes à musique en forme de canard ont remplacé les maquettes de bateau ; un parchemin n’y est pas dissimulé, mais à la place se trouve une bande sonore découpée en morceaux éparpillés, testament audio d’un énigmatique faussaire. Bonheur nostalgique, mais pas nécrophile pour autant : le récit rocambolesque s’inscrit bien dans un Paris contemporain dont Stanislas assume totalement la modernité. C’est d’ailleurs en cela qu’il se hisse à la hauteur des dessinateurs cités plus haut, par sa capacité à faire d’un environnement morose et grisâtre un lieu de rêverie, d’émerveillement et de mystère.

En 2004 paraissait le tome 4 de La Vie de Victor Levallois, et alors qu’il était prévu d’en réaliser trois fois plus, Stanislas et Laurent Rullier jettent l’éponge. Leur éditeur rencontre de graves difficultés, la série ne peut se poursuivre et le dessinateur se retrouve sans projet durable. Mais il se souvient qu’à la fin des années 1990 Tardi lui avait proposé d’adapter un feuilleton radiophonique écrit à quatre mains avec Michel Boujut : Le Perroquet des Batignolles, soit 110 fascicules d’une quinzaine de pages chacun, une montagne de papier qui trône aujourd’hui sur le bureau de Stanislas. Tardi avait prévenu : il faudrait au moins cinq albums pour en venir à bout, et il serait nécessaire de s’y consacrer à plein temps. En 2011 sortait ainsi le premier tome, L’Enigmatique Monsieur Schmutz, et il aura fallu patienter 3 ans pour la suite. « Je ne suis pas content d’avoir tant tardé, avoue Stanislas. Mais nous autres dessinateurs, nous ne sommes pas des machines. Il y a des jours où on avance et tout est facile, et d’autres où il faut faire face à la lassitude, entamer un combat laborieux avec soi-même et avec le quotidien. Et puis, comme pas mal de collègues en Ligne claire, je ne suis pas particulièrement connu pour ma rapidité. Il faut du temps. Surtout que je tente des choses nouvelles pour rendre mon travail intéressant. Je joue avec les décors, mais aussi avec des dialogues très lourds, de façon à les intégrer avec autant d’originalité que possible. » Stanislas a en effet dû composer avec une contrainte de taille, celle du texte, omniprésent dans le matériel d’origine. Si une bande sonore est un objet de quête, le héros, Oscar Moulinet, est lui-même preneur de son à Radio France. Tout l’enjeu est là : saisir la parole (la gouaille parisienne, l’argot, l’oralité), la reconstituer (les bandes sonores à assembler) mais aussi la représenter, c’est-à-dire parvenir à en faire un élément graphique dans la bande dessinée. Certaines planches sont littéralement grignotées par le texte, et plutôt que de subir cette fatalité et de la faire subir au lecteur, l’auteur y intègre ses images avec virtuosité.

Perroquet-planche-28Nombreux sont les procédés que Stanislas utilise, mais la planche 28 rend nettement perceptible le jeu de composition qu’il parvient à mettre en place. Comme sur un damier, une case de texte alterne avec une case d’image. Une danseuse de cirque, Zita Calamar, raconte ici à Oscar et sa belle-fille sa rencontre avec un accordéoniste ambulant dans le métro. Les différents discours tissent une trame labyrinthique dont l’image est le fil. La continuité des cases y est bousculée (comme l’atteste la 6ème case, qui s’avère être le phylactère de la 9ème) et il faut les redisposer comme dans un puzzle – le lecteur ne pâtit jamais du poids des mots, mais s’investit dans un jeu de piste ludique qui reconfigure sa façon de lire la bande dessinée. Au-delà du croisement des chemins entre texte et image, récit cadre et récit enchâssé, dialogue passé et dialogue présent, l’agencement de la planche est remarquable, car l’horizontalité de la lecture y est combinée avec la verticalité des résonnances picturales : le trio sur la bande de gauche, l’accordéoniste sur celle du milieu, et ce dernier avec Zita à droite, matérialisation des différentes situations d’énonciations.

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La dernière case fait intervenir une autre trouvaille de Stanislas : « j’ai inventé pour l’occasion le phylactère inversé, avec la flèche tournée vers l’intérieur de la bulle. » Et à l’intérieur de celle-ci se dessine le visage de celui dont on parle ou dont on répète les paroles, un procédé lui aussi régulièrement utilisé dans cet album.

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Variation sur le langage, La Ronde des canards est aussi une histoire d’image. Beaucoup de sculptures ou de tableaux sont reproduits, dont l’immense Radeau de la Méduse de Géricault, ainsi que des affiches de cinéma, mais aussi des extraits de films. Stanislas confie : « j’ai pris beaucoup de plaisir à dessiner la rencontre entre le héros et Bertrand Tavernier à Lyon. C’est une des scènes que je préfère : le cinéaste accueille mon personnage et lui montre les premiers films des Frères Lumière en les commentant. Pour clore cette séquence très cinématographique, j’ai introduit la figure de Dark Vador au moment où le héros rentre à Paris et retrouve sa belle-fille. Elle regarde ça à la télé, et on lit le célèbre dialogue : « Vous avez tué mon père ! – Non, je suis ton père ! » À ce moment, le héros sonne à la porte… Le thème de la filiation est fondamental, c’est même le cœur du récit. » Il s’agit de la planche 24, où toute la portée symbolique de l’image est révélée, puisqu’il s’agit en creux de celle du père. La fille regarde L’Empire contre-attaque avec son père biologique, et ne manifeste aucun enthousiasme, contrairement au moment où elle retrouve son père adoptif, Oscar. La belle et grande dernière case amorce le récit d’une scène au cirque, où l’éléphant, pourtant imposant, va être par magie escamoté pour laisser place à un cheval. Tout l’enjeu de la filiation dans Le Perroquet des Batignolles se trouve ici résumé : remplacer un père par un autre, délaisser le vrai pour lui préférer le faux, jouer avec l’image et la parole pour se construire soi-même et écrire sa propre histoire.

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