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4
sur 5

Depuis quand s’était-on enthousiasmé à ce point-là pour une saga d’heroic-fantasy, genre généralement inutilement rabâché par des auteurs en manque d’imagination sous trip tolkienien ? Peut-être depuis La Quête de l’Oiseau du Temps… dix ans déjà. La comparaison peut paraître abusive -l’histoire en décidera-, pourtant, d’un projet qui ressemblait à une boutade, Donjon est devenu une cohérente série drôle et poétique, ce qui peut paraître surprenant de la part d’une association aussi hétéroclite entre deux « stakhanovistes » de la BD…

On vous avait annoncé la création du pendant « obscur » de Donjon, il y a quelques mois. C’est désormais chose faite, avec ce tome 101 (!!!), en fait le premier tome de Donjon Crépuscule : Le Cimetière des Dragons. Cette fois, c’est Sfar qui tient plus fermement les commandes. Finie la ligne claire et naïve de Trondheim, c’est le trait plus hésitant mais plus pointilleux de Sfar qui prend le dessus. Graphiquement, c’est peut-être un peu moins convaincant, lorsque les personnages créés par Trondheim subissent ce « traitement de choc », mais c’est sans doute une question d’habitude. Le style Joann Sfar sied en effet beaucoup mieux à l’atmosphère sombre, « crépusculaire » donc, de cette nouvelle série. On replonge avec plaisir sur la Terra d’Amata, qui s’est mystérieusement arrêtée de tourner, laissant une moitié de son territoire dans la nuit la plus complète, et l’autre moitié sous un soleil de plomb. On retrouve nos deux héros, le dragon Marvin et le canard Herbert dans des situations on ne peut plus surprenantes et inattendues, mais ce sont surtout deux nouveaux personnages qui occupent le devant de la scène : une chauve-souris orpheline et un lapin rouge -pendant psychotique et anorexique du gentil Lapinot.

L’humour est encore présent dans cette nouvelle mouture, mais il se fait plus rare et se pratique « à froid ». Plus tragique, plus violent, ce Cimetière des Dragons prend le lecteur de Coeur de Canard et du Roi de la Bagarre par surprise avec une fin étonnamment grave et une atmosphère quasi « eastwoodienne » -les héros sont fatigués. Comme pour La Quête…, les personnages récurrents évoluent, changent, passent du Bien au Mal sans qu’on s’y attende : la nouveauté, c’est ce télescopage entre les deux séries, ces nouvelles révélations qui en disent trop et pas assez. Vivement que la boucle soit bouclée -soit, si on calcule bien, 98 épisodes de Donjon pour rejoindre Donjon Crépuscule, ça laisse le temps de voir venir…