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Retour aux valeurs sûres. Après une grosse décennie passée à s’ausculter le nombril, l’air du temps est aux intégrales. On ne va pas s’en plaindre, seul le porte monnaie trouve à redire. Redécouvrir aujourd’hui l’intégrale chronologique de Carl Barks (1901 – 2000), c’est un peu comme un rêve inespéré dont on ne mesure pas encore tout à fait la réalité, ni la somme astronomique qu’il nous faudra débourser pour pouvoir se l’offrir un jour. Une Carl Barks library en 30 volumes avait déjà été publiée aux Etats-Unis (en noir et blanc) entre 1983 et 1990 par Another Rainbow Publishing. L’ensemble a également été repris en 141 fascicules (couleurs) entre 1991 et 1996 par Gladstone Publishing. Une édition française en 24 volumes (intégrale ? peut-être bien que oui, peut-être bien que non ? qui peut dire ?) est en cours de parution (accélérée) depuis fin 2010 chez Glénat, heureux détenteur de la licence Disney Comics qui lui a coûté bonbon.

Au sommaire du tome 2 (le tome 3, 1952 – 1953 est déjà sorti, en attendant le tome 4 en décembre), Juste un pauvre vieil homme (Only poor old man) est une histoire historique à plus d’un titre. Picsou, alias Uncle $crooge, y est pour la première fois le véritable héros de cette aventure datée 1952. Crée un peu par hasard en 1947 au détour d’une histoire de Donald (Christmas night on Bear mountain) par simple décalquage du Ebenezer Scrooge de Dickens, Picsou est passé en quelques années du statut de personnage secondaire à celui de point focal de la galaxie palmipède, très aidé en cela par l’immensité de sa fortune qui lui permettait comme Howard Hughes (à noter le dédoublement de la première lettre du nom et du prénom, comme pour les personnages de cartoon) l’utilisation d’avions, de bateaux, et de tous les moyens de transports possibles et imaginables à sa disposition (merci aussi les inventions folles du génial Géo Trouvetou), pour courir les aventures aux quatre coins du globe. Fortune qui par contrecoup suscite aussi la convoitise d’une tripotée de rivaux et d’adversaires. Juste un pauvre vieil homme marque ainsi le retour des célèbres frères Rapetou (Beagles boys) sous leur forme définitive : Barks en montre au moins sept, avec des matricules qui vont de 176-824 à 176-840. Avec le cousin Gontran, les Castors Junior et leur fameux manuel (aussi mythique que le Necronomicon), Géo Trouvetou, Miss Tick, et même un grand amour de jeunesse (Goldie O’Gilt), la famille canard s’agrandit d’une internationale d’aigrefins et d’un vieux pingre aux guêtres et chapeau haut de forme, tous issus de l’imagination du « Good Duck Artist », « tous entrant en interaction de manière parfaitement codée et inaugurant une série quasiment inépuisable de permutations » (Pierre Pigot). Formidable Carl Barks, la fortune de l’archimultimilliardaire n’avait d’égale que la richesse de son imagination éblouissante.

Dans L’Assassinat de Mickey Mouse (PUF – cf. Chronic’art #72), un essai simple qui force pas trop sur la pignole, Pierre Pigot consacre plusieurs pages joliment inspirées à l’univers de Barks et à sa reprise par Don Rosa entre 1988 et 2006. Soulignant l’absolue complémentarité entre les deux oeuvres, l’auteur montre parfaitement comment la densité du corpus original des histoires de Picsou créées par Barks s’est trouvée révélée a posteriori par le regard rétrospectif de Don Rosa. « Paradoxe : si Barks est bien le créateur de Picsou, il n’est pas à exclure que le Picsou si personnel de Don Rosa en soit venu en retour à « créer » un Barks qui n’existait que virtuellement – comme si c’était le reflet dans le miroir qui commandait les mouvements de l’original ». Parfaite illustration de cet aller-retour permanent qui crée l’espace-temps unique de Duckburg (« Donaldville » en v.f.), dans Juste un pauvre vieil homme pauvre le lecteur entrevoit pour la première fois au détours d’une case une bribe du passé de Picsou : l’époque où, âgé d’une trentaine d’années, il était chercheur d’or aux environs de Dawson, dans le Klondike, épisode mythique qui devait servir 40 ans plus tard au chef-d’oeuvre de Don Rosa The Life and times of Scrooge McDuck (La Jeunesse de Picsou) dont une édition pérenne semble également se profiler à l’horizon chez Glénat.