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4
sur 5

Le regard bigleux, la touffe de cheveux carotte surmontée de deux mèches en cornes de diable emprisonnées dans des élastiques, les zygomatiques tractés par deux doigts : c’est une grimace d’enfant qui orne la couverture du nouvel album de Jeremiah, Le Fusil dans l’eau. Facétie de gargouille destinée à faire fuir le mauvais œil ou symbole de ces monstres dégénérés qu’accouche une humanité aliénante ? Chez Hermann, nul n’est besoin d’interpréter si loin. En effet, son discours est basique. L’homme déteste tout intellectualisme. Son dégoût de l’humain est éructé, transgressif. Il suinte de chacune des productions. Mais sa provocation est infantile, touchante de naïveté, comme la mimique de son marmot. Elle n’est que l’expression ultime d’un auteur qui ressasse depuis des décennies une misanthropie simpliste aux relents douteux.

Le dernier opus du dessinateur belge n’échappe pas à cette fatalité. Poursuivis par une horde de motards façon Mad Max, les deux héros de la série, Jeremiah et Kurdy, sortent un jeune homme du puits où il croupissait. Celui-ci leur propose de venir momentanément se réfugier dans la ferme familiale. Mais en acceptant cette invitation, nos héros font irruption dans une affaire de famille pas très propre. Un fusil trouvé par Kurdy dans le marais avoisinant dénonce un secret lourd à porter pour leurs hôtes d’un soir. La galerie des personnages qui peuplent ce bayou est d’ailleurs assez gratinée : de la mère nymphomane à tête de pute au fils de la famille un peu dérangé qui tire sur des images de femmes nues en guise de cibles, côté psychologies, c’est plutôt Freaks de Tod Browning que Bambi ! Leur enfermement dans ce bourbier coupé du monde permet au créateur des Tours de Bois-Maury de proposer un huis clos étouffant que le graphisme, ici pour la première fois en couleur directe dans cette série, sert de touches aquarelles vertes et bleues glauques à souhait.

On sort plutôt satisfait de cette BD où Hermann développe un savoir-faire dans le cadrage et un enchaînement dans les dialogues que ne renieraient ni Bryan Singer, ni Sam Peckinpah. Un talent qui n’a pas d’égal dans la BD franco-belge actuelle. Là où cela devient lassant, c’est de retrouver cette sempiternelle ritournelle sur la décadence de l’humanité, cette idée que le bien-être conduit automatiquement à la déliquescence. On a déjà surpris maintes fois Hermann dans des dérapages verbaux qui dénoncent, comme dans ces propos lus récemment sur Alkemya, l' »espèce d’esprit de gauche » d’une société qui a « une tendance à déculpabiliser le moindre larcin (qui) conduit à une espèce de dégénérescence, d’incivisme de plus en plus poussé qui mène à l’indifférence ». Nous connaissons ce discours : il est la fange sur laquelle naît l’extrême droite. Hermann devrait se méfier de ses propres mots : « A force d’être le nez au-dessus de la poubelle, il vous prend la tête qui tourne », dit-il. Il ne croit pas si bien dire.