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Les admirateurs de Philippe Dupuy et Charles Berberian savent qu’il faut être patient entre chaque Monsieur Jean (les délais de parution oscillent entre deux et quatre ans), l’éditeur étant même obligé de repousser la date de sortie initialement prévue. Il est d’ailleurs aujourd’hui difficile de savoir si ce sont les auteurs qui prennent du retard ou l’éditeur qui, par ses « effets d’annonce », espère faire avancer Dupuy-Berberian plus rapidement. Charles Berberian dit avec humour dans une interview : « Notre éditeur aimerait bien qu’on ait un planning, mais on étire les délais au maximum ! » La seule certitude, et les auteurs le répètent au gré de divers entretiens, est qu’ils considèrent la bande dessinée comme un plaisir et non comme un travail. Ils reconnaissent pratiquer, vis-à-vis de Monsieur Jean, un certain « dilettantisme » et adopter une approche « ludique et intime ». Le résultat de cette démarche les fait entrer dans le club très fermé des « auteurs », au sens noble du terme, ceux qui font avant tout acte de création. Et la Théorie des gens seuls est actuellement leur album le plus abouti, tant du point de vue narratif que graphique. Les qualités habituelles des Monsieur Jean sont bien présentes, scénario et dessins étant irréprochables. La série est plus que jamais une subtile chronique, au ton aigre-doux, de notre société contemporaine. Mais dans ce hors-série, Dupuy et Berberian donnent toute l’étendue de leur maturation avec le support bande dessinée et montrent l’évolution de leur collaboration. Indépendamment de l’aspect éditorial (la collection « Tohu-bohu » est techniquement très proche de la collection « Ciboulette » de l’Association), ce dernier album aurait probablement été très différent sans l’exceptionnel Journal d’un album (récit autobiographique de leur quotidien pendant la réalisation du troisième Monsieur Jean)…

Si les premières impressions sont agréables, le lecteur attentif peut découvrir, à travers une lecture approfondie de la Théorie, un discret mais magistral cours de bande dessinée. Celui-ci concerne plusieurs caractéristiques du média, dont le « montage » (j’emploie ce terme emprunté au cinéma faute d’en trouver un plus adéquat) et le cadrage. Différentes possibilités du « montage » sont utilisées avec brio dans un grand nombre des histoires. Notons l’intégralité des planches de « Ca commence mal », les planches 3 et 4 puis 10 de « Tous des bêtes » et les planches 19 et 20 d' »Un anniversaire à la campagne »…

Dupuy et Berberian s’attachent avec circonspection à la psychologie de leurs personnages et expriment celle-ci par la composition des cases, comme dans « L’école buissonnière ». Les problèmes de Félix y sont représentés par un cadrage incroyablement serré sur son visage, rendant ainsi l’impression d’étouffement dans lequel il semble s’empêtrer (pages 6 à 8 principalement). Alors qu’au contraire, le champ s’élargit dès que son état d’esprit retrouve un peu de calme et de repos (les deux dernières pages). Mais surtout, c’est la première fois qu’un personnage (toujours Félix dans la même aventure) de Dupuy-Berberian est présenté avec une telle variété de physionomie. A plus d’une occasion, devant des portraits si expressifs, le lecteur jurerait que les auteurs se sont inspirés de ces « masques » que nous croisons quotidiennement dans la rue. Et bien que le dessin ne soit en aucun cas de style réaliste, il dépasse en justesse une très grande quantité de dessinateurs attachés à ce style.

Bien entendu, le lecteur qui s’intéresse peu au langage de la bande dessinée ne percevra qu’inconsciemment, à travers les rythmes harmonieux des récits, le travail effectué par Charles Berberian et Philippe Dupuy. Qu’importe, amateur dilettante ou bédéphile averti, tous devraient être ravis par une œuvre d’une telle qualité.