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3
sur 5

Cinq longues années après le très écologique L’Homme qui écoute pousser les arbres, Comès revient avec une nouvelle fable qui lorgne davantage du côté de Levi-Strauss ou de Bruce Chatwin. A la manière d’un F’murr, autre grand homme invisible de notre neuvième art, Comès s’est approprié depuis quelque temps un créneau mystico-poétique dont on peut penser qu’il atteint son acmé avec Silence -mais aussi avec le plus méconnu et hitchcockien Eva. Abandonnant pour l’occasion ses contrées ardennaises, espace privilégié de création qu’il partage avec Servais, Comès plonge dans la fable millénariste, fondatrice d’une histoire et d’un peuple, « la légende du peuple tigre ».

Une jeune Indienne, « Petite pisse partout », est devenue « Celle qui n’a plus d’ombre ». Décidée à retrouver ce mystérieux voleur d’ombre, elle fait appel à un chaman répudié par sa tribu, « Parle avec le feu ». Aidés d’un nain iconoclaste, « Pas très grand », sorti tout droit du Fort Wheeling de Pratt, ils partent à la recherche de ce peuple tigre, présumé mangeur d’ombres. Passées les premières joies (?) d’une onomastique de circonstances, il faut bien se rendre à l’évidence : scénario et enchaînements narratifs sont plus que laborieux. Suspension indéfinie et souvent vaine du temps, ésotérisme primitif et indéterminé, Comès peine à créer cet univers imaginaire marqué par l’éclatante réussite de Silence. L’indigence de dialogues souvent maladroits (voir l’intrusion de « Pas très Grand » et de son registre familier quelque peu incongru) participe de cette absence partielle de charme et d’envoûtement, socles indispensables à la poétique de Comès. De plus, on a connu l’auteur d’Iris nettement plus maître de son graphisme ; les apparitions récurrentes de tigres hideux faisant immanquablement songer au félin de la Débauche, monumental échec graphique de Tardi.

Alors quoi ? Cinq ans d’attente et une déception à la hauteur ? Pas complètement. Le magistral prologue de l’œuvre confirme que Comès doit faire vœu de silence. Un silence qui pourrait l’ériger en Alain Cavalier de la bande dessinée. Cette contrition permet au dessin de Comès d’affirmer une autonomie absolue aux dépens d’une langue manifestement étrangère à l’aspiration artistique de l’auteur. Traits épurés à l’extrême, balayage horizontal efficient (le plus souvent trois cases par pages), toute la richesse de Comès est là, dans ces dix pages où souffles et murmures in absentia se fondent dans le drapé de la neige et assurent à cette apparente micro-séquence une solidarité iconique salutaire. A quand la première bande dessinée entièrement blanche d’un Comès post post-moderniste ?