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A l’heure où des geeks impeccables en viennent à pondre des théories exaltées quant à son usage de la perspective isométrique, alors que la critique anglophone se touche à la simple évocation du nom du maître, que va-t-on bien pouvoir ajouter ? Ils ont absolument raison. Chris Ware, l’homme à tête de cacahuète, avait une drôle de maison, sa maison est en carton, les escaliers sont en papier. Aux trois étages, des femmes, des hommes, un chat et une abeille vivent, et l’auteur nous les raconte, armé de ce titre à double sens désignant tout autant les « histoires de l’immeuble » que cette application méticuleuse à vouloir encore et plus que jamais « construire des histoires ».

Car « Pourquoi, bordel, tous les bons livres devraient-ils nous parler des pervers ou des criminels ? Est-ce que je ne peux pas en trouver un qui parlerait des gens normaux vivant leur vie de tous les jours ? ». Au détour d’une page, le programme est annoncé par personnage interposé. Structuré autour de journées-clé égrenant rencontres, décès et leur lot commun de révélations, c’est un récit de vie choral et fictionnel qui se déploie. Souci du temps, du couple, de l’enfantement, de la dégradation du corps : du problème de plomberie au flirt qui vient briser la solitude, Ware décante ce quotidien si familier pour en extraire tout le substrat dramaturgique. A des années-lumière, faut-il le dire, de la fausse connivence entretenue autour d’une médiocrité partagée, des strips de chat sympa ou des histoires de chasses d’eau d’un quelconque connard en voyage…

Dans cette boite à souvenirs en forme de jeu de société qui ne se contente pas d’épater la galerie, le lecteur découvre autant de fragments de vie gigognes : de la simple bande de papier imprimée au carnet cartonné, du format tabloïd à la reliure dos toilé. Sans esbroufe, la multiplication des formats s’avère délibérément propice à d’infinies variations délicates sur les degrés de réalisme du dessin. Médusés, on observe page après page l’avancée de ses recherches vertigineuses quant à la nature du langage : chaque technique y fait sens, de la séquence muette au monologue en voix off, du phylactère vide à ces diagrammes dont l’auteur a désormais fait une véritable marque de fabrique. Objectif ? Ni plus ni moins que le cerveau mis en page : un peu de ménage bienvenu dans le souvenir de ces bribes de mots et d’images qui s’entrechoquent au long de nos plus pénibles nuits blanches. Souvent cru, jamais impudique, Ware explore les moindres recoins de son bâtiment, dévoilant l’intimité des corps frictionnels qui s’y meuvent autant que leurs plus intérieurs monologues. Dans ce laboratoire où rien n’est laissé au hasard, les ellipses temporelles sont au cœur d’un récit dont le trait le moins banal est de ne connaître ni début ni fin : au lecteur de choisir par quelle porte y rentrer. Et de paradoxalement prendre à contrepieds le sens littéral de la phrase de Moebius pour mieux retrouver son intention véritable : « Il n’y a aucune raison pour qu’une histoire soit comme une maison avec une porte pour entrer, des fenêtres pour regarder les arbres et une cheminée pour la fumée… On peut très bien imaginer une histoire en forme d’éléphant, de champ de blé ou de flamme d’allumette soufrée ».

Sidérant encore : le fait que cette kyrielle d’innovations formelles ne se déploie jamais qu’au service du récit. Loin, très loin de ses premières armes (Quimby the mouse), Ware ne perd jamais de vue son souci d’immersion et de justesse. Questionnant sans-cesse cette chose étrange, ce que c’est que « raconter », il dépouille, dégraisse, faisant fi de tous trucs scénaristiques. On y retrouve parfois Malick, dégraissé du pompeux et du pubesque, peut-être de-ci-de-là Altman ou Resnais, mais surtout cette énorme citation en rouge de Tolstoï relevée jadis dans les carnets dessinés de l’auteur, publiés par Drawn & Quarterly: « Si l’on me disait que je pourrais écrire un roman dans lequel j’exposerais les attitudes apparemment correctes à adopter à l’égard de toutes les questions sociales, je n’y consacrerais pas même deux heures de travail. Mais si l’on me disait que ce que je vais écrire sera lu dans vingt ans par les enfants d’aujourd’hui, que cela pourra les faire rire et pleurer, et tomber amoureux de la vie, j’y consacrerais tous mes efforts, et toute mon existence ». Forcément, on a connu programme moins ambitieux… Tellement grand qu’on n’a plus l’habitude. Tellement courageux dans le casse-gueule qu’il met à bas toutes les facilités cyniques, référentielles et vite torchées qui composent le lot quotidien d’une bonne partie de la production graphique. Quelque part en orbite géostationnaire, un bijou se balade qui, comme toutes les grands classiques, ne dialogue avec personne. Et enterre instantanément toute la concurrence.